LARREY REPLACE DANS LA GARDE
faveur, il eut cependant une déception qui étonnerait, si on ne savait combien furent ardentes, au moment où on forma la nouvelle armée, les luttes pour les commandements et les directions des services. Le désaccord le plus profond régnait parmi les généraux, et chacun ambitionnait une fonction supérieure à celle qui lui était donnée et discutait amèrement le mérite ou la fidélité de ses collègues1. Conformément à un équivoque principe de politique, Napoléon, — conseillé par Davout, ministre de la guerre, — s’appliqua plutôt à satisfaire les chefs suspects de froideur que ses plus ardents partisans2, et le choix de certains divisionnaires connus pour avoir manifesté, en 1814, avec trop d’éclat ou de zèle en faveur de la monarchie, ou d’avoir, comme Soult, traité trop durement leurs camarades soupçonnés d’être restés fidèles au souvenir de l’Empire, impressionna péniblement l’armée. Larrey fut compris dans la catégorie des fidèles sacrifiés.
Il remplissait depuis 1812, avec une autorité, une habileté et une compétence qui l’avaient fait adorer des soldats et avaient rendu son nom illustre dans le monde entier, les hautes fonctions de chirurgien en chef de la Grande Armée. Cependant on ne craignit pas de l’enlever à ce poste, qu’il avait illustré pendant les trois terribles années, et de le replacer à la tête du service de santé de la garde. Ce fut le vieux Percy, auquel son âge et sa santé compromise n’avaient pas permis de faire les campagnes de 1812, de 1813 et de 1814, qui lui fut substitué. J’ai plusieurs fois, dans le cours de ce
1 « Il y avait, plus ardentes que jamais, les compétitions, les rivalités, les jalousies pour le commandement. Si ménager de récompenses qu’ait été l’Empereur à l’égard de ses vrais partisans , les autres généraux n’en craignaient pas moins qu’après la première bataille il n’y eût d’avancement que pour eux. Et, de leur côté, les ralliés de la première heure s’étonnaient de voir encore dans l’armée impériale des hommes comme Soult, Durutte, Brunoy, Bourmont, Dumonceau. » (Henry Houssaye, 1815, Waterloo, p. 72.)
2 Soult, dont la conduite en 1814 le faisait détester du corps des officiers, fut nommé major général. Bourmont, qui avait abandonné Ney à Lons-le-Saunier, pour se rendre auprès de Louis XVIII, et qui devait passer à l’ennemi à Waterloo; Lecourbe, qui n’aimait pas l’Empereur; le général Moreau, l’auteur de la capitulation de Soissons, et beaucoup d’autres, tièdes ou douteux partisans de l’Empereur, eurent des commandements.
LES CENT-JOURS
récit, rendu justice à Percy, qui est une des grandes figures dont s’honore le plus la chirurgie militaire. Mais ses services ne pouvaient un seul instant entrer en parallèle avec ceux de Larrey, et il n’avait ni l’activité inlassable, ni l’autorité à laquelle il était impossible de se soustraire, ni l’habileté administrative, ni la vigueur physique et la fermeté morale, qui faisaient de son collègue un chef de service exceptionnel.
Son attachement à la personne de l’Empereur était en outre discuté, et dans les états-majors, devenus défiants et soupçonneux, on se redisait, en les blâmant, les paroles cependant inattaquables qu’il avait adressées à Louis XVIII le jour où il vint le complimenter, à la tête de l’Institut : Hic âmes dici pater aique princeps, ce à quoi l’excellent monarque, qui adorait le latin, avait répondu : Semper, semper. A partir de ce moment, le souverain avait pris du goût pour l’ancien chirurgien de la Grande Armée de 1807 , l’avait nommé un de ses consultants, et on répétait à ce propos cette autre flatterie que lui adressa Percy un jour où il se plaignait de l’état de ses jambes, immobilisées par la goutte, qui l’empêchait de se montrer en public : « Sire, le torse est bon, la tête excellente, et avec le cœur d’un Bourbon la France est sauvée. »
Certes il n’y avait, dans ces propos aimables d’un courtisan avisé, rien qui ne fût absolument correct; mais on n’en faisait pas moins ressortir le contraste de cette attitude avec l’isolement plein de dignité qu’avait conservé Larrey, et on ne comprenait pas, en dehors même des autres raisons, que sa fidélité n’eût pas suffi à prévenir l’injustice qui lui fut infligée.
Quand cette nouvelle lui parvint, Larrey, enfin écœuré, résolut de quitter le service. Il fut trouver Davout, lui annonça que l’état de sa santé ne lui permettait pas d’accepter le poste qui lui était offert dans la garde et le pria de le remplacer pendant la campagne. Le duc d’Auerstædt, caractère intraitable, qui s’était heurté plus d’une fois à la volonté également opiniâtre de Larrey, ne l’aimait pas et