LA BATAILLE DE LIGNY
services de l’armée qui va fonctionner d’une façon vicieuse. Murat, le grand entraîneur d’escadrons, n’est plus à la tête de la cavalerie. C’est Grouchy, très brave capitaine, mais qui malheureusement pour l’armée et la France sera chargé du commandement d’un corps de quarante mille hommes, pour lequel il n’est pas fait. Les autres chefs de corps n’ont pas la même confiance que jadis et n’apportent pas le même feu et la même précision dans l’exécution des ordres qu’ils reçoivent. Beaucoup n’auraient pas demandé mieux que de finir paisiblement leurs jours sous Louis XVIII.
Ney lui-même n’est plus ce qu’il était, et ce vaillant homme de guerre, dont autrefois on ne pouvait refréner la téméraire et fougueuse hardiesse, va compromettre le succès de la bataille de Ligny par excès de timidité. Il n’est pas jusqu’à l’Empereur qui ne commette des fautes et qui, comme en Russie, ne se montre, sinon dans l’acte préparatoire de ses plans où il reste génial, du moins dans l’exécution, différent de ce qu’il a été. Il a la même extraordinaire puissance de conception, mais il ne possède plus cette formidable énergie, cette incessante et terrible activité qui l’ont rendu si redoutable. Il est peut-être aussi moins prescient des mouvements de l’ennemi, moins habile à les discerner et à les combattre qu’il ne l’a été. Évidemment pour lui, comme pour son armée, le ressort trop tendu a fini par faiblir.
Cependant, les premiers coups rappellent par leur soudaineté et l’habileté de leurs combinaisons les belles manœuvres d’autrefois. Napoléon porte son armée concentrée entre les armées anglaise et prussienne, qu’il s’agit de battre séparément. Le 15 juin, et sans que les Alliés aient soupçonné sa présence sur la frontière, il l’a déjà franchie; il prend Charleroi, surprend et culbute les Prussiens, livre le combat de Gilly et se trouve placé le soir entre les deux armées alliées. Il défait alors le lendemain le vieux Blücher et l’armée prussienne à Ligny. Malheureusement, Ney n’a pas occupé la position devenue si fameuse des Quatre-Bras, comme il en a reçu l’ordre, et ne réussit pas à s’en emparer. D’un autre côté, d’Erlon, pris entre des ordres contradictoires
LES CENT-JOURS
de Ney et de Napoléon, laisse évader l’armée prussienne qu’il aurait pu détruire , et de ce double chef la victoire ne donne pas de résultats positifs.
La journée de Ligny fut des plus sanglantes; douze mille Prussiens et huit mille cinq cents Français restèrent gisants dans les plaines et dans les villages avoisinant le champ de bataille. Parmi les blessés étaient les généraux Girard, atteint mortellement, Habert et Maurin l. Le brave général Letort avait été tué la veille sur la chaussée de Charleroi. Larrey cite un magnifique trait du colonel Sourd. A la tête de son régiment, le 2e lanciers, cet officier serrait de près les Anglais qui évacuaient les Quatre -Bras après la bataille de Ligny pour se porter au mont Saint-Jean. Dans cette poursuite enflammée dirigée sous une pluie battante par l’Empereur en personne, il se vit tout d’un coup entouré, en traversant Genappe, par des cavaliers anglais et séparé de ses lanciers. En un clin d’œil, il eut le bras droit haché de six coups de sabre. Dégagé vivement, il fut conduit à Larrey, qui l’amputa sur-le-champ. Pendant que celui-ci l’opérait, Sourd, insensible à toute douleur, dictait une lettre à l’Empereur, qui venait de le nommer général :
« La plus grande faveur que vous puissiez me faire est de me laisser colonel de mon régiment de lanciers, que j’espère conduire à la victoire. Je refuse le grade de général : que le grand Napoléon me pardonne ! Le grade de colonel est tout pour moi. »
A peine le pansement était- il terminé, que Sourd signa sa lettre de la main gauche, fit amener son cheval, se mit en selle et partit au galop rejoindre son régiment2.
C’est à Ligny que l’on peut déjà s’apercevoir de la faute qui avait été commise en substituant Percy à Larrey à la tête du service chirurgical de l’armée. Ordinairement, on l’a vu, avant le combat, Larrey visitait les locaux voisins du champ
1 Un autre général, le général Le Capitaine, fut tué. Les généraux blessés furent: Gauthier, blessé à mort, Berruyer, Billard, Dufour, Farine, Penne, Piat, Saint-Remy, Devilliers et Bourgeois.
2 Larrey, Note manuscrite. Relation de campagne, p. 393. — H. Houssaye, op. cit.