LES AMBULANCES A LA BATAILLE DE LIGNY
de bataille, désignait ceux qui pouvaient servir à recueillir les blessés, les faisait aménager et y laissait le personnel nécessaire; il installait ensuite ses ambulances sur la ligne de bataille, et grâce à son immense compétence, à son ingéniosité, à son autorité morale et à sa robuste et inlassable vigueur physique, faisait face à toutes les circonstances, — même les plus imprévues, — qui pouvaient se présenter.
Mais, pour procéder à une semblable tâche, dans des conditions comme celles de la bataille de Ligny, pour suppléer au temps qui manquait, à l’insuffisance numérique des chirurgiens, à l’impéritie ou au mauvais vouloir des administrateurs et se tirer d’affaire dans le tourbillon sanglant où l’on se mouvait, il fallait être, comme Larrey, doué de qualités administratives de premier ordre, d’une activité extraordinaire et d’une vigueur physique que rien ne pouvait altérer. Percy, déjà âgé, atteint de l’affection cardiaque qui devait l’enlever quelques années plus tard, était loin de réaliser ces conditions. Il ne prit pas ses mesures à temps, ne prévit pas le chiffre de blessés que Larrey évaluait toujours à l’avance avec une approximative justesse qui était remarquable, et se laissa déborder par les événements. Les ambulances furent trop peu nombreuses et fonctionnèrent mal1, et beaucoup de blessés ne furent ni relevés, ni pansés. Heureusement les paysans belges, qui avaient été si longtemps français, dont beaucoup, — vieux soldats, — avaient fait campagne dans les armées impériales, suppléèrent aux ambulances et vinrent en foule leur porter secours. Mais ils ne touchaient pas aux Prussiens, qui, déjà, s’étaient fait détester. Le lendemain, vers neuf heures du soir, Napoléon, quittant le château de Fleuras et se rendant sur le champ de bataille de Ligny pour préparer la journée du 18, traversait des champs jonchés de blessés prussiens, qui gisaient pêle-mêle avec des cadavres. Il s’émut de ce spectacle, leur fit devant lui distribuer quelques cordiaux et des secours en argent et prescrivit de
1 Henry Houssaye, op. cit. , Soult à Davout, Fleurus. 17 juin. Lefol, Souvenirs , 69.
les relever et de les panser avec le même soin que ses propres soldats l.
A cet acte de haute humanité, les Prussiens devaient répondre deux jours après par l’égorgement des blessés français.
La victoire de Ligny n’a malheureusement pas de lendemain ; le 17, Napoléon perd l’occasion d’écraser les Anglais en position aux Quatre-Bras. Le 18, c’est la défaite : la bataille de Waterloo. Au moment psychologique, le vice que l’armée française du Nord porte en elle a produit ses fruits naturels. Des ordres mal transmis et mal exécutés, parfois méconnus, la discipline altérée et la confiance amoindrie, l’obéissance diminuée chez les généraux, des négligences, des méprises et de nombreuses erreurs de détail, deux fautes énormes, capitales, — mais dont la suppression de l’une aurait fait disparaître les conséquences de l’autre, — savoir: le retard de plusieurs heures dans l’attaque des Français qui sauve l’armée anglaise2, et la fatale et énorme faute stratégique de Grouchy, qui, en laissant échapper Blücher et en ne conservant pas ses communications avec l’Empereur, fait perdre la bataille ; telles sont succinctement les causes qui , malgré le génie de Napoléon et la vaillance des soldats, transforment en irréparable désastre une journée qui aurait dû consacrer l’écrasement des Alliés ou tout au moins la destruction de l’armée anglaise.
La victoire fut cependant disputée avec un indicible acharnement, et telle fut l’intrépidité de l’armée française, qu’elle aurait pu l’emporter encore, malgré toutes ces fautes commises, si Ney, — qui se conduisit, du reste, en héros, — eût employé avec plus de discernement les magnifiques divisions mises à sa disposition. De part et d’autre, le nombre des morts et des blessés fut énorme. Il fut sensiblement égal du côté des
1 Grouchy, Observations , et Lefol, Souvenirs , 69, cités par Houssaye.
2 Le combat devait commencer à six ou sept heures du matin; mais les troupes n’arrivèrent que tard sur leurs positions, et le signal de l’attaque fut ajourné à neuf heures, puis à onze heures. Blücher n’ayant pu arriver qu’à quatre heures et demie, l’armée anglaise eût été culbutée bien avant l’arrivée des Prussiens si les premiers ordres avaient été maintenus et exécutés.