‹ Napoléon et LarreyChapitre 257 sur 319 · LARREY FAIT PRISONNIER PAR LES PRUSSIENS · texte numérisé non relu

LARREY FAIT PRISONNIER PAR LES PRUSSIENS

de forteresse, où la panique a éclaté dans l’armée, où du haut du Mont- Saint- Jean dévalent, sur les troupes en dissolution et qui fuient de tous côtés, quarante mille hommes ivres de triomphe et de fureur, les poursuivant comme un troupeau , sabrant et égorgeant tout ce qui se trouve devant eux, Larrey reçoit l’ordre de l’Empereur de lever ses ambulances et de gagner la frontière. Il opère sans relâche depuis midi , il est près de huit heures du soir, et il fait presque nuit. Larrey n’y voit plus, et il est certain qu’il va être fait prisonnier s’il ne se retire pas. Déjà, il a failli être enlevé plusieurs fois avec ses chirurgiens et ses infirmiers et englouti dans les remous de la bataille, et a dû, comme autrefois à Eylau , faire prendre les armes aux blessés légèrement atteints et à son escorte. Sur le conseil de l’aide de camp que lui a envoyé Napoléon, il prend avec ses chirurgiens une route détournée qui doit le conduire en territoire français. A peine la petite troupe a-t-elle fait une lieue dans cette direction, qu’elle est arrêtée par un corps de lanciers prussiens. Larrey qui marche en tête veut forcer le passage, fait feu de ses deux coups de pistolet, tire son sabre et s’élance au galop suivi de ses compagnons. Ceux-ci passent dans la trouée; mais le cheval du chirurgien de la garde roule sur le sol, frappé d’un coup de feu, et son maître, projeté à terre, reçoit en même temps d’un des cavaliers prussiens, sur la tête et l’épaule, deux coups de sabre qui le laissent sans connaissance. Le croyant mort, les lanciers l’abandonnent et se mettent à la poursuite de ses compagnons.

Cependant Larrey sort de son évanouissement, remonte sur son cheval qui s’était relevé, cherche à s’orienter et se dirige à travers des champs de blé, à l’ouest, du côté présumé de la frontière. Il marche toute la nuit, et au moment où il arrive sur les bords de la Sambre et où il va se croire en sûreté, il est de nouveau enveloppé par un corps de cavalerie prussien et fait prisonnier.

Ici, s’étale dans toute sa cruauté le caractère sauvage que les Prussiens imprimèrent à cette poursuite et qui a été signalé par tous les historiens, même par les écrivains alliés.

LES CENT-JOURS

Ce fut un féroce hallali au cours duquel les prisonniers furent égorgés et les blessés achevés1. Ils tombaient le sabre haut dans la longue rue de Genappe, encombrée par les files serrées des fuyards , et sur les bivouacs où les vaincus reposaient dans la boue leurs membres meurtris ou mutilés, et massacrant, sans plus de danger que ceux que courent les bouchers de l’abattoir, cette foule de braves soldats en proie à une panique irrésistible et dont seuls peut-être les Français , si peu faits pour la retraite , donnent dans 1 histoire d aussi frappants exemples"2. Les Prussiens ne se contentèrent pas d’égorger les fuyards ou d’achever les blessés dans l’ardeur passionnée de la poursuite, ils fusillèrent les prisonnieis de sang froid, au mépris des lois de la guerre. Nous allons voir qu’ils faillirent faire passer Larrey par les armes; il en fut de même du général Durrieu, chef d’état-major du 6e corps, qu’un général prussien ordonna de mettre à mort °. Enfin, quand ils furent fatigués de la chasse à l’homme , au clair de lune , à travers les bois, ils se récréèrent en brûlant l’ambulance du quartier général au Caillou, où on avait laissé les blessés français4. Nous avons vu bien souvent au cours de la longue période des victoires françaises l’Empereur et Larrey, aussi soucieux du sort des blessés étrangers que de celui des nationaux, s’attacher à les faire relever du champ de bataille et à leur témoigner les égards qu’on doit à des soldats glorieux et malheureux. La conduite des Prussiens contrasta avec cette générosité : par une saisissante opposition, la brutalité et la férocité du vainqueur s’exercèrent avec des raffinements de cruauté 5 sur ceux qui leur furent autrefois pitoyables dans des circonstances identiques.

' Chaboulon , t. II, pp. 181-182; Mauduit, t. II, pp. 472-473; cités par Houssaye.

2 On connaît le vieux dicton : « Français, plus que hommes au venir, moins

que femmes à la retraite. » TI

3 « Il n’échappa que par l’intervention du colonel Donœsberg. » (Mauduit, t. 11,

pp. 472-475.) Cf. Houssaye, op. cit.

4 Fleury de Chaboulon, op. cit., t. II, p. 181. - « Les traditions locales, dit

M. Houssaye, semblent confirmer ce fait. »

s Ce ne fut pas seulement dans l’entrainement de la victoire que les Prussiens montrèrent une cruauté et un acharnement indignes d’un peuple civilisé. Les rapports de police du temps rapportent, en effet, que quelques semaines après,

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