LA CHARGE DES MAMELUKS
elle fut prononcée, Martin la place exactement, comme je l’ai fait, au début de la bataille, au moment où il passe son armée en revue.
Les cœurs sont prêts, les armes le sont également, car à la dernière étape les canons et les fusils ont été remis en état. Bonaparte établit rapidement son ordre de bataille. Desaix commande la droite, formée de sa division et de celle du général Reynier. La division Kléber, ayant à sa tête le général Dugua, est au centre. La division Bon et celle de Menou occupent la gauche, le long du Nil. Chaque division forme un carré; l’artillerie aux angles; les généraux, les ambulances et les bagages au centre. Bonaparte est au milieu de la division du centre, et Larrey à ses côtés, avec son ambulance du quartier général.
Le plan du général en chef est de séparer les mameluks du camp retranché d’Embabeh, de les envelopper, de les jeter dans le Nil et de s’emparer ensuite d’Embabeh. 11 s’accomplit avec une rare précision.
Il donne le signal de l’attaque. Les deux divisions de Desaix, qui forment l’extrême droite, se mettent en marche. A ce moment, Mourad, qui possède l’instinct de la guerre et auquel le combat de Chebreiss a servi d’enseignement, discerne l’intention de Bonaparte et lance ses mameluks, — une masse énorme de huit mille cavaliers, — sur ces troupes qui viennent à peine de s’ébranler. Celles-ci, surprises, mais non déconcertées, se forment immédiatement en carré. L’immense trombe, embrasée par le soleil d’Orient, vient s’abattre avec une prodigieuse vitesse sur les carrés immobiles et hérissés de baïonnettes et les déborde sur toutes leurs faces. Ceux-ci restent silencieux. Pas un coup de fusil n’est tiré, pas une parole ne s’échappe de leurs rangs, et ce n’est que lorsque les cavaliers sont sur eux, qu’ils paraissent devoir être emportés par l’impétueux torrent, qu’éclatent les feux de salve. On assiste alors à un spectacle saisissant dont les témoins de cette charge célèbre ont gardé toute leur vie le dramatique souvenir.
« J’ai vu, dit Larrey, ces fiers cavaliers, couverts d’armures
EXPÉDITION D’EGYPTE
resplendissantes d’or et de pierreries, brandissant leurs sabres, se précipiter en poussant des cris affreux sur nos divisions. Les carrés furent assaillis de tous côtés. C’est à peine si le feu roulant et ininterrompu de nos soldats pouvait les arrêter. Ils se précipitaient sur les baïonnettes avec une sorte de fureur et de délire désespérés. Des grenadiers eurent le canon de leurs fusils tranché par le fil de leurs damas1. »
Arrêtés par les baïonnettes des soldats français , décimés par leurs feux, ayant en vain assailli les carrés par tous les côtés, sans pouvoir découvrir un endroit vulnérable, les mameluks se replient sur leur point de départ; mais ils trouvent sur leur derrière la division Dugua, postée près du Nil, qui les jette dans une déroute complète. Pendant ce temps, Bon et Menou marchent sur Embabeli. Les retranchements sont enlevés à la baïonnette. En vain les mameluks qui s’y sont réfugiés, et ceux qui défendent avec les fellahs et les janissaires le camp retranché, tentent-ils une défense désespérée, ils sont tués ou poussés dans le Nil.
Avec la prise d’Embabeh, la journée est finie. Mourad-bey, qui a fait des prodiges de valeur, qui a combattu au premier rang de ses troupes la division Desaix, et est blessé à la joue, qui voit son camp retranché emporté, sa droite cernée ou anéantie, rallie ce qui reste de sa superbe cavalerie, trois mille hommes environ , et opère , tout sanglant , sa retraite sur les Pyramides. Il se ravise et veut revenir sur Giseh, où ses mameluks se défendent encore. Desaix lui coupe la route et le poursuit jusqu’à la lisière du désert.
De son côté, Ibrahim, qui, de l’autre rive du Nil, a contemplé le désastre , abandonne le Caire et prend la route de la Syrie, emmenant avec lui ses trésors et ses esclaves.
Tel est l’aperçu sommaire de la bataille célèbre qui livra l’Égypte à Bonaparte. Le récit qu’en fait Larrey ne diffère en rien des autres versions que nous connaissons et qui ont servi de base à l’histoire. Plus de dix mille hommes de troupes de Mourad, mameluks, janissaires, fellahs, restèrent
1 Larrey, Journal inédit de campagne et Mémoires.