RETOUR DE LARREY A PARIS
le trahit , de serviteurs et d’amis qui l’abandonnent et s’abandonnent eux-mêmes. La lassitude déprime sa volonté, le découragement le prend ; il se laisse conduire par les événements au lieu de les diriger, il tolère qu’on lui donne des avis au lieu de dicter des ordres, il supporte même des menaces et est ainsi mené, — Fouché aidant, — d’abord à l’abdication, puis à l’abandon, et finalement à la captivité, aux misères et aux humiliations de Sainte-Hélène.
Quand le 15 août Larrey rentra à Paris, tout était terminé. Davout, qui avait sous la main cent mille hommes de vigoureuses troupes, s’était résigné, — au lieu de livrer bataille aux Alliés et de détruire Blücher, ce qui paraissait très possible1, — à apposer sa signature au bas de la convention qui livrait, pour la seconde fois et dans des conditions pires, la France, sa capitale, l’honneur de nos armes, l’avenir national et les trophées de nos conquêtes. Napoléon s’était vu refuser l’autorisation de se mettre à la tête de l’armée ; trahi, livré peut-être aux Anglais par Fouché, il était sur la route de Sainte-Hélène, et les Alliés occupaient de nouveau Paris2. Sous la conduite du vainqueur d’Auerstædt,
1 N’ayant que cinquante mille hommes, le feld-maréchal prussien s’était hasardé, le Ier juillet, avec une extrême témérité, sur la rive gauche de la Seine dans une position difficile, acculé à la forêt de Saint- Germain et à deux heures de marche de l’armée anglaise de Wellington. S’il eût été attaqué, comme l’avait proposé l’Empereur, il n’avait aucune voie de retraite, et sa destruction était assurée. Mais Blücher connaissait bien la situation et l’état d’esprit du gouvernement provisoire et de son ministre de la guerre.
2 De nos jours, une capitulation comme celle de Paris en 1815 eut été rendue impossible par l’état de l’opinion. La résistance de Paris en 1870, sans armée véritable de siège et de secours, démontre bien la différence des temps et des idées. Cependant, pour être juste, on doit reconnaître qu’une victoire remportée sur Blücher et même ensuite sur Wellington n’aurait peut-être rien décidé, et qu’on eût été obligé, sans doute, de recommencer à se battre contre les Autrichiens, les Russes, les Suédois, les Italiens, les Espagnols, accourus tous à la curée. Pour faire face à ces nouveaux périls, il aurait fallu le seul capitaine capable de tenir tête à l’Europe, — Napoléon, — et Napoléon n’était plus là... Peut-être en continuant la guerre aurait- on été en meilleure position pour négocier. Mais on ne peut oublier que tous ces lieutenants de l’Empereur étaient presque constamment battus quand il n’était pas à leur tête; et il est certain qu'ils n’auraient pu sauver la situation. Quoi qu’il en soit, l’ancienne armée, celle qu’on licenciait, reprocha amèrement à Davout son inaction et le blâma de s’être laissé influencer par des considérations politiques , qu’un caractère comme celui de l’intraitable défenseur de Hambourg eût dû savoir écarter, et d’avoir livré une ville comme
LA RESTAURATION
l’armée française, frémissante de rage, avait dû quitter la capitale pour que les Alliés pussent l’occuper et se retirer derrière la Loire. Le roi Louis XVIII, digne d’une meilleure fortune , était remonté dans ces circonstances tragiques sur le trône de France. Telle était la situation dans laquelle Larrey retrouvait Paris.
Ces événements l’atteignaient douloureusement dans son patriotisme et son attachement à l’Empereur déchu. Ils allaient bientôt le menacer dans sa liberté et le frapper dans sa fortune et sa carrière. Déjà, par l’ordonnance du 24 juillet, dix- neuf généraux ou officiers, dont la plupart étaient ses amis, se voyaient traduits devant le conseil de guerre, sous l’inculpation de trahison h Trente-huit autres personnages, officiers ou hommes politiques, étaient internés sous la surveillance de la haute police dans une ville de l’intérieur, en attendant que les Chambres eussent statué sur leur sort. Bien entendu, la liste de ces victimes était dressée par Fouché, qui avait eu le soin d’y faire figurer à la fois ses anciens complices et ses adversaires, vrai mélange d’amis et d’ennemis. Un moment, on comprit Larrey au nombre des proscrits, et il fut question de l’enfermer à l’Abbaye. Ainsi lui, qui n’avait fait la campagne de Waterloo qu’à son corps défendant et dans des conditions pénibles pour son amour-propre , se voyait poursuivi et menacé d’être arrêté et jugé. On recula cependant devant une mesure qui aurait paru odieuse à tout le monde; car, même à ce moment de déchaînement violent des partis et de réaction passionnée, sa personnalité imposait l’estime et le respect, et sa popularité le défendait. Son beau-frère du reste, Benoît, le mari de sa belle-sœur Emilie, par un de ces revirements qui n’étaient pas plus rares alors qu’ aujourd’hui dans la vie politique, s’était fait, comme tant d’autres, royaliste notoire sur la fin de l’Empire. Il s’em-
Paris, quand il avait cent mille soldats éprouvés, un cadre d’officiers incomparables et la population presque entière pour la défendre.
1 C’étaient Ney, Labédoyère, Lallement aîné , Lallement jeune, Drouet d’Erlon, Lefebvre -Desnouettes, Armel, Brayer, Gilly, Mouton-Duvernet , Grouchy, Clausel, Laborde, Debille, Bertrand, Drouot, Cambronne, Lavalette, Rovigo.
Parmi eux furent exécutés Ney, Labédoyère et Mouton-Duvernet.