UNE PÊCHE ORIGINALE DANS LE NIL
sur le champ de bataille. Un nombre considérable de chameaux et de chevaux tombèrent entre les mains des Français.
Les mameluks portaient sur eux des richesses considérables, armes enrichies de métaux précieux et de pierreries, châles orientaux, bourses pleines de pièces d’or; ce fut le butin des soldats. Bientôt ils songèrent à s’emparer de celui que les cavaliers de Mourad avaient emporté sur eux au fond du Nil, et un soldat gascon, de la 32e demi -brigade, eut l’idée de repêcher les noyés avec une baïonnette recourbée en hameçon et suspendue au bout d’une ligne. Son exemple fut suivi de tous ses camarades, et cette pêche d’un nouveau genre produisit une somme considérable, qui selon les ordres de Bonaparte fut déposée à la caisse de l’armée. Toutefois des trésors plus importants échappèrent au vainqueur. Toutes les richesses des mameluks étaient déposées sur leur flottille. En voyant l’issue du combat, ils y mirent le feu, et l’armée, de la rive, assista impuissante à leur destruction.
Larrey établit l’ambulance de l’armée au château de Giseh , appartenant à Mourad, où Bonaparte avait installé son quartier général. Située sur les bords du Nil, entourée de magnifiques jardins, de vergers pleins de fruits, ornée avec le faste et le luxe dont le bey aimait à s’entourer, cette résidence princière était une des plus belles de l’Égypte.
C’était, dans ces guerres, le sort des blessés d’être lié à celui de l’armée et de suivre sa fortune, passant comme elle de l’extrême dénuement à l’extrême abondance, des privations des objets les plus essentiels et parfois élémentaires au luxe le plus raffiné. Hier, à Bahmanieh et à Chebreiss, l’ambulance était établie dans une mauvaise masure, et les blessés n’avaient d’autre couche que le sol de terre battue sur lequel on avait répandu un peu de paille, d’autre nourriture que du grain écrasé et grillé et d’autre boisson que l’eau du Nil. Les voilà aujourd’hui abrités sous le toit du plus opulent et du plus fastueux des Orientaux, jouissant de tout ce que le confort le plus raffiné peut leur donner, étendus sur de moelleux divans, enveloppés de châles de prix, se désaltérant
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
avec des fruits délicieux et des boissons fraîches, buvant le café du bey et se nourrissant, pour la première fois depuis leur départ d’Alexandrie, avec des aliments sains, grâce aux approvisionnements qu’il avait réunis dans sa demeure.
La bataille des Pyramides ne coûta la vie qu’à une trentaine de soldats français et occasionna seulement deux cent cinquante blessés. Mais le petit nombre d’hommes mis hors de combat était racheté par l’excessive importance des blessures. Beaucoup d’entre elles offraient une exceptionnelle gravité, et Larrey dut passer, selon son habitude des grands jours, vingt -quatre heures à l’ambulance sans songer à prendre la plus légère nourriture. Parmi les blessés les plus grièvement frappés étaient le général Aimeras, l’officier d’état- major Laguillermé , et un jeune tambour de quatorze ans à qui un boulet enleva le moignon de l’épaule f Tous trois guérirent. Larrey soigna non seulement les blessés de l’armée, mais aussi les mameluks, qui, s’attendant à être achevés, ne pouvaient s’empêcher d’exprimer leur étonnement d’être traités avec une humanité si contraire à leurs propres moeurs. Un des principaux beys de Mourad, atteint d’un coup de feu mortel au ventre , et pansé par lui sur le champ de bataille , au milieu du carré de l’état-major, lui marqua sa reconnaissance en termes touchants. Il voulut lui faire présent de son talisman, magnifique agathe en onyx d’une grande valeur. « Je n’en ai plus besoin, dit-il à Larrey, conservez-le précieusement. j> Le chirurgien le porta, en effet, toujours à son doigt jusqu’en 1815. Fait prisonnier à la bataille de Waterloo, le premier soin des Prussiens fut de l’en dépouiller 1 2.
Au soir de chaque bataille , nous l’avons vu , Bonaparte ne manquait pas de manifester sa satisfaction à Larrey de l’habileté et de l’infatigable dévouement avec lesquels il accom-
1 Aux citoyens inspecteurs du Conseil de santé, Rapports de Larrey et de Des Genettcs, 1er fructidor an VI. — Larrey, Correspondance de l’armée d’Orient, Ms. 5873. B. N. F. F. N. Acq.
2 Larrey, note inédite.