ÉDUCATION D’HIPPOLYTE LARREY
— il a été voué à la chirurgie de guerre ; son père a commencé de bonne heure, — on peut s’en rapporter à lui, — son éducation militaire et scientifique. Le premier livre qu’il a épelé, lu, et qu’on lui a commenté avant et au-dessus de tout autre, est l’ouvrage que Larrey a consacré à la relation de ses campagnes. Il n’a jamais entendu parler des histoires et des contes avec lesquels on amuse d’ordinaire l’enfance. Les conversations du père avec son fils, sa correspondance, les récits qu’il lui fait roulent toujours sur des sujets sérieux, trop élevés, comme les sujets scientifiques, ou trop passionnants, comme les récits militaires, pour son âge. Ajoutons les conversations quotidiennes sur le grand Empereur, dont le souvenir toujours présent est l’objet d’un culte passionné, qu’il n’a pas de peine à faire partager à l’ardente et chevaleresque nature de son enfant et que celui-ci gardera toute sa vie. On ne peut savoir quel aurait été le résultat d’une éducation semblable, si la mère, — contreminant l’œuvre de Larrey, — ne l’eût^tempérée par sa tendresse vigilante, son bon sens, ses goûts artistiques et littéraires, et si les excellents maîtres du lycée Saint-Louis, où il fut placé pour faire ses études, n’eussent par leur enseignement rétabli l’équilibre dans cette jeune intelligence trop hâtivement et inégalement cultivée.
La nouvelle de la mort de Napoléon affligea profondément Larrey. Dans cet ouvrage, où l’histoire du grand chirurgien m’a amené à rappeler les principaux actes de la vie de Napoléon à laquelle elle reste si étroitement liée, on ne peut considérer qu’il soit hors de mon sujet de retracer brièvement les derniers épisodes du drame de Sainte-Hélène, qui jusqu’à ces derniers temps ont été dénaturés ou oubliés. L’événement du 5 mai 1821 , qui semble avoir surpris le trop
SOUS LA RESTAURATION
fameux geôlier Hudson Lowe , était prévu par la famille Bonaparte et ses amis. Les rapports des médecins qu’il avait eus successivement auprès de lui, d’O’Meara1 2, du chirurgien anglais John Stokoë et du dernier de tous, Antommarchi*, les lettres particulières qui parvenaient de Sainte- Hélène, ne laissaient aucun doute à ce sujet3. Il était atteint, disaient les hommes de l’art, de l’hépatite endémique de Sainte-Hélène, et en signalant la gravité de cette affection ils constataient que sa curabilité était impossible sous le climat des tropiques. On tenta des démarches auprès des chancelleries anglaises et étrangères pour obtenir sa translation dans une contrée plus saine. Elles échouèrent naturellement. Les fâcheuses nouvelles de la santé de leur terrible adversaire, les prévisions même de sa mort, laissaient les puissances dans une incrédulité vraie ou fausse, mais dont elles ne voulurent pas sortir, et les ministres anglais Liverpool, Gastlereagh et Bathurst, qui portent devant l’histoire la responsabilité des indignes traitements auxquels fut soumis Napoléon, se bornèrent à prescrire à leur agent, le gouverneur Lowe, de redoubler de surveillance et de fermeté, c’està-dire de cruauté.
Il est remarquable qu’on ait pu longtemps contester la nature du mal qui emporta Napoléon. Antommarchi, qui seul le soigna pendant la dernière période avec Arnott, conclut à une hépatite chronique et à des lésions organiques consécutives de l’estomac. Ce fut là la version française, celle qui attribuait la maladie et la mort à l’endémie tropicale, — la lésion de l’estomac s’étant produite secondairement, — soutenue par quelques historiens et qui a été adoptée de nos jours par le fils même de Larrey. On alla même jusqu’à contester le cancer 4. Une opinion opposée veut que la mort ait
1 O’Meara, Rapport adressé à Madame, mère de l’Empereur, le 26 juillet 1818.
2 Antommarchi, Lettre au chevalier Colonna, 18 juillet 1820.
3 Montholon, Lettre à la princesse Pauline , 17 mars 1821.
4 Hippolyte Larrey est très explicite à ce sujet. « L’autopsie, dit-il, fut pratiquée le 6 mai par le docteur Antommarchi. Elle démontrait que la lésion essentielle était la maladie du foie , endémique dans ce pays, ou hépatite chronique , tandis que l'ulcère de l'estomac était secondaire et non cancéreux. » Plus loin , il cite la conversation de Bertrand avec Antommarchi , rapportée par ce grand maréchal