ANTOMMARCHI
publication récente, qui lui fait un aussi grand honneur comme historien que comme homme d’État anglais, lord Roseberry a attiré de nouveau l’attention sur le peu de crédit que méritent ces documents1, et a rappelé la singulière attitude de ce médecin vis-à-vis de l’Empereur. Fat, présomptueux, mal élevé, détestable clinicien, le nouveau venu blessa dès son arrivée son illustre malade par son inconcevable façon d’être, sa mauvaise tenue, son scepticisme vis-à-vis de ses souffrances. Au tableau de ses maux, il prend un air entendu, sourit sottement et paraît considérer l’affection dont se plaint Napoléon comme une feinte, une comédie jouée par lui et son entourage pour se faire rappeler en Europe. Dans tout ce drame de Sainte-Hélène, je ne connais pas d’épisode plus douloureux et de trait plus odieux que l’attitude de ce jeune praticien, venu pour soulager et consoler, sinon pour guérir, et qui ne sait pas s’élever à la hauteur de sa mission. On peut croire que dans l’année 1820 Napoléon, qui succomba à une affection cachectique en mai 1821 , devait déjà être très malade. Cependant son médecin n’attache aucune importance aux symptômes qu’il éprouve, a l’air de se désintéresser de sa situation et passe son temps à faire des excursions dans l’ile. Naturellement il perd la confiance de l’Empereur, déjà peu disposé à croire à la médecine. Il est cependant sincère dans son ignorance, et il croit si bien que Napoléon n’est pas gravement atteint qu’à deux différentes reprises pendant l’année 1821, le 31 janvier et le 9 avril, — celle-ci, vingt-six jours seulement, parconséquent, avant la mort de l’Empereur"2, — il demande à retourner en Europe, démarche qu’il n’aurait pas faite s’il eût cru sa tâche sur le point d’être terminée et la récompense si prochaine.
Au mois de mars, il prend un air incrédule, dit Montholon, en entendant Napoléon se plaindre de douleurs dans l’es-
s'accorde aujourd’hui pour reconnaître son exactitude. L’original taisant défaut, on ne peut plus s’en rapporter qu’à la copie qui est unique, et toute contestation serait vaine.
1 Napoléon. La dernière phase , traduction d’A. Filon. Hachette, 1901.
2 Montholon , Récil de la captivité de l'Empereur à Sainte-Hélène.
SOUS LA RESTAURATION
tomac et déclare avec autorité « que le pouls est bon ». Il met le comble à sa sottise le 22 mars. On connaît le trait. Il constitue un des plus affligeants exemples de l’inconscience de certains médecins. A cette époque, l’Empereur est au plus bas et est veillé jour et nuit. Il ne digère aucun aliment et vomit des matières noirâtres ; il est tellement faible qu’ayant voulu prendre l’air, il s’est évanoui au moment où on l’a apporté dans sa voiture. Antommarchi veut bien reconnaître que la situation est sérieuse et que l’Empereur est atteint d’une « gastrite ». Que fait-il alors? Il lui donne de l’émétique. Il y avait de quoi faire périr instantanément le malade, et si la drogue eût été administrée quelques semaines plus tard, on eût pu affirmer en toute sincérité que la rupture signalée à l’autopsie était le résultat de cette médication intempestive. Mais on ne peut pas dire qu’elle n’ait pas contribué à la provoquer.
L’Empereur, cependant, est pris de violentes nausées et de douleurs tellement atroces, qu’il se roule à terre dans un état épouvantable. Un vrai praticien serait consterné; Antommarchi ne se démonte pas et déclare que la dose est un peu forte, mais que le remède convient et qu’il faut recommencer. Il recommence, en effet, et, Napoléon se refusant à prendre le remède , il le verse subrepticement dans un verre de limonade qu’il a demandé à son valet de chambre. L’Empereur, qui se méfie, flaire la supercherie, fait boire la boisson à Montholon, qui est pris de violents vomissements. Napoléon se met alors en fureur, traite son médecin d’assassin et lui prescrit de ne plus se présenter devant lui1... Qui de nous n’en eût fait autant? Tel fut, par une amère dérision, le successeur de Gorvisart auprès de l’Empereur, son dernier médecin, celui qui eût dû consoler et adoucir ses derniers moments. On ne peut douter aujourd’hui qu’il les troubla au contraire , et que , loin de lui rendre des services , il blessa l’homme et le souverain par son attitude parfois inconvenante, et tracassa inutilement le malade quand il
1 Montholon, Mémoires. — Lord Roseberry, Napoléon. La dernière phase, p. 31.