‹ Napoléon et LarreyChapitre 274 sur 319 · L’ERREUR DE DIAGNOSTIC · texte numérisé non relu

L’ERREUR DE DIAGNOSTIC

ne pouvait plus rien faire pour lui, après avoir dédaigné de s’en occuper au moment où il aurait pu avoir quelque raison d’intervenir.

Tout ceci ne ressort pas naturellement de la version d’Antommarchi, très élogieuse pour lui -même, mais du récit de Montholon, dont on ne saurait suspecter la véracité, et qui porte le cachet de l’authenticité.

Antommarchi, on vient de le voir, a indignement soigné son malade ; mais si les autres médecins l’ont traité avec plus de circonspection et plus d’intelligence, tous ont commis l’erreur de diagnostic qui consiste à prendre un ulcère spécifique de l’estomac pour une affection du foie. Tous sont hypnotisés par l’hépatite endémique des pays chauds, et il semble qu’à Sainte - Hélène il ne puisse pas y avoir d’autre maladie. O’Meara lui-même, qui cependant semble mieux connaître son art que ses confrères, s’y laisse prendre, et, s’il ne s’abuse pas sur l’influence dangereuse du climat, — il n’ose dire des mauvais traitements qu’infligent les Anglais au captif, — il se trompe, comme ceux qui le suivent, sur l’organe malade. Selon l’habitude thérapeutique anglaise, il donne du mercure à Napoléon, et celui-ci, qui n’avait jamais pris de médecine de sa vie, qui n’a jamais eu mal à l’estomac, en souffre pour la première fois1. Stokoë qui passe un instant , Antommarchi et enfin Arnott, chirurgien du 20e de ligne anglais, commettent la même faute. Nous avons vu qu’ Antommarchi n’entrevit une « gastrite » que dans le commencement du mois de mars. Mais Arnott, que Napoléon estime cependant, pour lequel il éprouve de la sympathie et qu’il désire voir de préférence à Antommarchi, dépasse encore tout ce monde par son ignorance ou son scepticisme médical, à moins qu’instruit par le sort d’O’Meara et de Stokoë, l’un renvoyé, l’autre condamné pour s’être trop intéressé à l’Empereur, il ait, — ce qui est bien possible, — manqué de bonne foi et de sincérité.

1 « De la vie je n’ai souffert ni de la tête ni de l’estomac. » — cc L’Empereur n’a jamais pris de médecine de sa vie. » [Mémorial , t. V.)

SOUS LA RESTAURATION

L’affaire mérite d’être racontée, ne serait- ce que pour édifier ceux qui ont cru à l’extraordinaire légende anglaise, représentant l’infortuné Hudson Lowe persécuté jusqu’au dernier jour par Napoléon, qu’il entoure des soins les plus délicats et qui se pose, — l’ingrat, — en victime devant l’histoire1. Donc nous sommes au commencement d’avril 1821 ; Napoléon agonise. Notoirement malade depuis trois ans2, gravement atteint depuis dix-huit mois, il est dans un état désespéré depuis le mois d’août 1820. Loin de s’adoucir cependant, le régime de compression anglaise auquel il est soumis n’a fait que s’accroître, et le cercle d’isolement absolu s’est encore resserré autour de lui 3 4.

Tous les médecins qui ont soigné des personnes affectées du cancer de l’estomac savent dans quel triste état elles se trouvent dans l’ultime période de leurs souffrances, celle qui précède la mort de quelques mois. L’Empereur a maigri de la moitié de son poids, il a le teint cachectique, le pouls fdiforme, les extrémités glacées, ne peut parvenir à se réchauffer, vomit du sang, éprouve des douleurs intolérables à l’estomac et ne se nourrit qu’avec un peu de gelée. C’est à ce moment, six semaines à peine avant sa mort, que le moribond, sur les instances de son entourage, consent à recevoir la visite du docteur Arnott. On ne croirait pas ce que fut cette consultation si on n’en avait pas, dans l’ouvrage de Forsyth, le compte rendu adressé au gouvernement h

Arnott, reprenant à son compte l’opinion qu’Antommarchi avait si témérairement exprimée quelques mois auparavant, — mais dont il est aujourd’hui revenu, — déclare que l’Empereur n’est pas sérieusement malade, que sa maladie est

1 Cette idée, qui ne pouvait naître et se développer que dans des cerveaux anglais, émise par un avocat de Londres, Forsyth, qui entreprit de justifier Hudson Lowe, a eu en France des partisans. Elle est, entre autres, adoptée par le Dictionnaire Larousse.

2 En juillet 1818, il a souffert du côté, a eu de l’œdème aux jambes et de la stomatite. C’est à ce moment que O’Meara demande une consultation avec son collègue le chirurgien Stokoë.

3 A la fin de mars, Napoléon était définitivement alité pour ne plus se relever.

A ce moment, lord Bathurst, secrétaire d’État aux colonies, écrivait à Hudson Lowe de redoubler de vigilance et commandait à la marine de faire bonne garde.

4 forsyth, History of the captivity.

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