LE CHIRURGIEN ARNOTT
plutôt morale que physique, et il lui donne le conseil de se lever et de se raser. Cette consultation ridicule, et qui dénouerait aujourd hui la carrière de n’importe quel médecin, est envoyée à Lowe, qui naturellement redouble de sévérité.
C est dans une de ses visites que, le chirurgien anglais pressant un peu vivement l’Empereur de prendre un médicament, celui-ci répondit doucement : « Il ne faut cependant pas me traiter comme un simple grenadier. » Napoléon avait heureusement mieux que ces extraordinaires médecins. Il avait son entourage, Montholon, Bertrand et le fidèle et dévoué Marchand. C’est au milieu de ces serviteurs éprouvés, — faisant signe, pendant son agonie, qu’on écartât Antommarchi, qu il expira, le 5 mai 1821, — quelques semaines après le jour où Arnott avait déclaré qu’il n’était pas malade1.
Le testament de l’Empereur, dans lequel il se plut à laisser une marque de son souvenir à ses compagnons de Sainte- Hélène et à quelques-uns de ceux qui l’avaient servi et qui
1 L autopsie démontra que l’estomac était le siège d’une lésion fort étendue sur sa face antérieure. A trois travers de doigt du pylore, il offrait une ulcération squirreuse exactement circonscrite et perforée à son centre; l’adhérence de cette partie au lobe du foie en obturait l’ouverture. La surface interne de l’organe était entièrement envahie par un ulcère cancéreux qui ne laissait indemne que l’extrémité cardiaque sur un petit espace. L’estomac était rempli d’une matière fluide abondante, analogue au marc de café.
Le foie était très volumineux, sans altération notable de structure; mais il adhérait par sa face convexe au diaphragme, et par la face concave du lobe gauche a la partie correspondante de l’estomac. Ces adhérences, d’ancienne formation étaient très résistantes.
Le foie était certainement en état d’hépatite chronique. Combien, cependant, cette affection paraît secondaire , — à côté des graves et redoutables lésions de l’estomac. — Nous avons peine à comprendre aujourd’hui comment quatre médecins purent si longtemps méconnaître un état aussi aigu et depuis si lono-temps caractérisé. r 1
Mais ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu'en présence des faits révélés par lui -même dans cette autopsie, Antommarchi ait pu, — comme nous l’avons vu plus haut, — contester l’affection cancéreuse. Il est probable qu’il voulut à la fois, par une ingénieuse combinaison, rassurer la famille Bonaparte contre l’idée d’une diathèse héréditaire chez ses membres, et servir sa cause devant l’Europe en représentant Napoléon comme ayant succombé à une affection endémique sous les tropiques.
Autour du cadavre, une vive et stérile discussion recommença; les chirurgiens anglais ne purent se mettre d’accord sur l’état du foie : les uns le déclarèrent normal, — ce qui était du reste de la bonne politique; — les autres le trouvèrent lésé. (Forsyth, op. cit. — Antommarchi, op. cit.)
514 SOUS LA RESTAURATION
avaient souffert pour lui ou pour la France *, est célèbre. Tous les médecins connaissent la mention qu’il consacra à Larrey2 : « Je laisse cent mille francs au chirurgien Larrey ; c’est
I II n’est pas sans intérêt de rappeler le sort qu’eut ce testament.
La fortune de l’Empereur se composait de six millions avec les valeurs placées par lui chez le banquier Laffitte en 1815, et de quatre millions restés aux mains de Marie-Louise et d’Eugène de Beauharnais, pour une partie; de son domaine privé et du fruit des économies de sa liste civile pendant quatorze ans , qu’il évalue à deux cents millions , pour la seconde partie.
II partagea les fonds placés chez Laffitte entre ses compagnons de Sainte-Hélène et des officiers de son armée dont il n’avait pas eu le temps de récompenser les services. Montholon eut deux millions, Bertrand cinq cent mille francs, le fidèle Marchand quatre cent mille francs. Puis des legs de cent mille francs à Las Cases, à Cambronne, à Drouot, au brave et dévoué Lefebvre -Desnouettes, à Lavalette, à Marbot, à Larrey, à Percy, à Emmery, aux enfants de Labédoyère, de Mouton- Duvernet et du général Chartron, exécutés sous la Restauration, etc. Enfin trois cent mille francs aux bataillons de l’île d’Elbe et deux cent mille francs aux blessés de Leipzig et de Waterloo. Il divisa en deux legs égaux les deux cents millions et son domaine privé, qu’il affecta, l’un aux officiers et soldats de son armée, l’autre aux provinces qui avaient le plus souffert de l’invasion.
Disons d’abord que la seconde partie de son testament ne put être exécutée. Par une ordonnance du 5 avril 1818, le gouvernement de la Restauration avait fait entrer dans le trésor public la fortune propre de l’Empereur. Peut-être cette mesure politique inspira-t-elle, par représailles, celle que crut devoir adopter plus tard Napoléon III au sujet des biens de la famille d’Orléans.
Restait la première partie du legs contenant les fonds de Laffitte. En vertu de l’acte de répartition, Larrey, comme les autres légataires, ne reçut qu’une partie de la somme qui lui avait été léguée. On sait que l’Empereur Napoléon III tint à honneur à réparer l’injustice qui fut alors commise. Par un décret du 5 août 1854, il affecta la somme de huit millions à l’exécution des dispositions testamentaires de Napoléon Ier. Dans la première répartition , Dominique Larrey n’avait touché que cinquante mille francs. Son fils, Hippolyte Larrey, reçut le complément de son legs. Mais, dans une pensée infiniment délicate, il ne voulut pas disposer pour lui -même d’un argent qui avait une si haute origine. Il l’employa à fonder, à Baudéan, une école dans la maison même où naquit son père.