LARREY EN ANGLETERRE
combats, et qui paraissaient d’autant plus grands devant 1 orgueil anglais qu’on les avait vaincus. Larrey était un des plus connus et des plus populaires. On était reconnaissant en Angleterre des soins qu’il avait donnés aux blessés britanniques. On rendait justice à sa haute humanité, que les Anglais avaient eux- mêmes expérimentée en Égypte, en Espagne et à Waterloo; on admirait sa science, son talent incomparable d’opérateur, son courage pendant le combat, sa fermeté dans les ambulances, et on vantait surtout l’admirable révolution qu’il avait accomplie dans la chirurgie militaire en transportant son action sur le champ de bataille lui-même.
Le chirurgien français reçut partout l’accueil le plus flatteur, et son fils, qui n’avait que dix-huit ans, se rendit compte pour la première fois de l’immense réputation et de la célébrité de son père. Toutes les illustrations britanniques se disputèrent l’honneur de le recevoir, et c’est, accompagné des plus grands chirurgiens et médecins de l’Angleterre, Astley Cooper, Carmichael, Everard Home, — le beau-père du célèbre Hunter, — de Thompson, Cullen, Moro, Lawrence et Guthrie, qu’il visita les hôpitaux, les collèges de chirurgie, les cabinets d’anatomie, les collections d’histoire naturelle et les musées artistiques et scientifiques de la Grande-Bretagne1. Il retrouva à Londres, au British Muséum , — avec un sentiment d’amer regret facile à comprendre, — les plus rares et les plus beaux monuments archéologiques découverts par les savants de l’Institut d’Égvpte , dont les Anglais s’étaient emparés après la capitulation d’Alexandrie. Il revit la fameuse pierre de Rosette, avec laquelle Champollion devait découvrir la clef des hiéroglyphes égyptiens et que la sottise de Menou avait
1 La chirurgie anglaise intéressait vivement Larrey. Il voulait comparer ses résultats avec ceux de sa propre pratique. En visitant les hôpitaux de Chelsea et de Greenwich, il fut frappé du petit nombre de sujets amputés qu’il trouva dans ces établissements. Il en conclut que les chirurgiens anglais éprouvaient plus d’échecs dans les ambulances que les officiers de santé français, et attribua cette infériorité à un vice dans la méthode des pansements. Il leur reprocha aussi de ne pas se servir, pour la consolidation des fractures, des appareils inamovibles qu'il avait vulgarisés et dont il savait tirer un si grand parti.
SOUS LA RESTAURATION
livrée aux Anglais l, et la main en granit rouge du colosse de Memphis, à la découverte de laquelle il avait assisté sur la rive gauche du Nil, dans les champs où s’éleva autrefois l’antique cité. C’est lui -même qui avait mesuré, au moment de l’exhumation du colossal fragment archéologique, la première phalange du médius de cette main qui n’atteignait pas moins de trois pieds de longueur 2.
Il reçut la visite de nombreux officiers qu’il avait soignés dans ses ambulances d’Égypte, d’Espagne ou de France, parmi lesquels le colonel Weymouth, dont il avait sauvé la vie à Waterloo en rabattant la baïonnette d’un soldat qui allait lui traverser la poitrine 3, — et des personnages célèbres qu il avait connus au cours et dans les intervalles de ses campagnes ; de Sidney Smith , le fameux adversaire de Napoléon à Saint-Jean-d’Acre, et que nous retrouverons plus tard dans son nouveau rôle de libérateur des esclaves blancs; de l’amiral Keith, l’implacable ennemi de Napoléon et des Français, auxquels il fit tant de mal, mais qui avait vu Larrey à l’œuvre et qui professait pour lui une estime spéciale ; de lord Holland, de l’amiral Malcolm, du général Sheridan, de Walter Scott, qui écrivait alors son Histoire de Napoléon. Le grand romancier avait interrogé la plupart des hommes qui avaient vécu dans l’entourage de l’Empereur, particulièrement Macdonald et Marmont, dont les nouvelles idées politiques flattaient les préjugés britanniques. Il avait déjà vu Larrey à Paris et n’était pas fâché de l’entretenir à nouveau des grands événements auxquels
1 Nous avons vu qu’au grand scandale des savants il en avait fait une sorte de marchepied sur lequel on passait pour entrer dans sa tente. Il laissa Hamilton, le ministre anglais, s’en emparer sans difficulté.
2 Larrey, op. cit., p. 95.
3 Le colonel Weymouth vivait encore en 1863, et raconta à cette époque son histoire dans la Lancette anglaise :
« Dans une charge de cavalerie, qui échoua, il fut abandonné par son régiment au milieu des rangs des cuirassiers français. Il fut immédiatement jeté en bas de son cheval et percé de coups. Un soldat le couchait en joue et allait l’achever, quand un officier qui se trouvait dans la mêlée rabattit de son épée le fusil. G était Larrey, qui le couvrit de son autorité et pansa ses blessures.
« Le colonel Weymouth conserva toute sa vie une profonde reconnaissance pour Larrey, et répétait souvent que « le 18 juin 1815, sans lui, sa dernière « heure eût sonné ». ( The Lancet, 4 juillet 1863.)