HIPPOLYTE LARREY ET SON PÈRE
conçoit que beau comme il l’était, sensible et romanesque comme ceux de sa génération , le fils de Dominique Larrey n’ait pas eu grand’peine, un jour, à faire partager par une charmante jeune fdle la passion qu’il éprouvait pour elle; mais M. Paul Reclus, qui nous raconte cette histoire dans un de ces inimitables Éloges où il fait revivre un genre qu’on croyait disparu, nous apprend que le père surprit son secret au cours d’une maladie grave qui le retenait à son chevet h Le vieux chirurgien, qui avait autrefois épousé par amour la belle et charmante Laville, était devenu dans sa dure vieillesse insensible aux choses du cœur, et il s’opposa impérativement au mariage de son fils avec la fille d’un de ses illustres compagnons d’armes, comme il s’était opposé à l’union de sa fille Isaure avec Clot-Bey. Ne pouvant épouser celle qu’il aimait, Hippolyte Larrey renonça au mariage, et c’est à sa tyrannie paternelle cruellement châtiée que Dominique Larrey dut l’extinction de sa descendance directe.
Mais, nous le savons, il ne faut pas demander à Larrey ces vertus domestiques. 11 faut voir en lui le héros professionnel , le grand chirurgien, l’apôtre de l’humanité et non un tendre père. Tel qu’il est cependant, il est animé des plus justes intentions. C’est un chef de famille qui croit agir conformément à la droite et froide raison et aux intérêts de son fils , et celui-ci, qui ne s’y trompe pas, qui au fond se sent aimé à sa manière par son père, qui est fier de son passé célèbre, de son orgueilleux et farouche désintéressement, de ses grandes et illustres amitiés, de ce caractère indomptable que le grand Empereur lui -même ne put plier, accepte avec résignation son despotisme , et entoure son autoritaire vieillesse du plus tendre attachement et de la plus respectueuse déférence. 11 pousse plus loin encore la piété filiale, et conserve après sa mort avec une fidélité inaltérable le dépôt des souvenirs qu’il lui a laissés, le culte des traditions qu’il lui a inculquées, et fusionne si étroitement ses pensées, ses opinions, ses convictions avec les siennes, qu’il semble dans
1 Paul Reclus, Éloge du baron Hippolyte Larrey; Masson, Paris, 1898.
528 SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET
sa vie privée comme dans la carrière où il est, comme lui, parvenu à l’échelon le plus élevé, le continuateur de Dominique Larrey, et donne l’illusion d’un grand homme se survivant d’un demi-siècle à lui-même.
Ce fut un des plus frappants et des plus rares exemples de la transmission atavique des facultés et des traits moraux, plus fréquente, comme je l’ai montré, dans les familles de souche médicale que dans les autres. Le relèvement du trône de Napoléon en 1852 put bien, en effet, remettre en scène la plupart des héritiers des grands noms de l’Empire. On put bien revoir autour d’un autre Napoléon et dans les grands corps de l’État les descendants des compagnons d’armes du vainqueur d’Austerlitz. Mais il en est peu parmi eux que leur propre mérite eût désigné à ces hautes situations, et la plupart, sans les grands souvenirs évoqués par leur passé ancestral, fussent restés dans l’ombre et dans l’obscurité. Il n’en est pas de même du fils de Larrey. Bien avant l’avènement du neveu du grand Empereur, sous la monarchie de juillet, — n’ayant encore que vingt-trois ans, — il a mérité par sa belle conduite au siège d’Anvers une proposition de croix, à laquelle s’oppose le ministre de la guerre, le vieil adversaire de son père, — les haines et les jalousies de l’Empire survécurent à sa chute, — l’intraitable Soult. Il a conquis, au concours, l’agrégation à la Faculté de médecine et le professorat au Val-de-Grâce, et au moment où nous sommes arrivés de cette étude historique, il est le jeune chirurgien militaire le plus en vue de l’armée, déjà célèbre par le nombre et l’importance de ses travaux et l’élévation scientifique à laquelle il est parvenu. Le deuxième Empire le trouvera dans une de ces situations où les hommes s’imposent inévitablement, et il le portera naturellement à la plus haute place. C’est alors que, successivement chirurgien du souverain, médecin inspecteur, chirurgien en chef de l’armée d’Italie, membre, puis président du conseil de santé, membre de l’Académie et de l’Institut, il fait revivre vraiment l’ancien chirurgien de la Grande Armée.
Il ne le représente pas seulement dans ces postes élevés de