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LES ANCIENS COMPAGNONS D’ARMES DE LARREY

la carrière, dans la confiance et l’estime que lui témoigne aussi le chef de 1 État, il ne le rappelle pas uniquement par ses traits physiques et sa taille, il l’évoque encore par ses plus hautes qualités, par son désintéressement extrême, l’élévation de ses sentiments, l’opiniâtre indépendance de son caractère et l’esprit de justice qu’il apporte comme lui dans les branches du service dont il est chargé. Une nuance seulement le distingue de Dominique, c’est la distinction extrême de ses manières, son urbanité parfaite, une politesse exquise et affable qui semblent le rattacher à l’autre siècle et que le premier Larrey, élevé dans les camps et vivant au milieu d’une cour guerrière, ne possédait pas au même degré que lui.

Larrey et son fils nous ont laissé des notes sur cette phase de leur vie, sous le gouvernement de Juillet. Dominique Larrey, très répandu dans la société napoléonienne, soigne maintenant la plupart des officiers généraux qu’il a pansés autrefois dans les guerres de la Révolution et de l’Empire. Dans ses notes, nous trouvons inscrits tous les noms illustres de la Grande Armée. Mais ce sont maintenant des blessures d’un autre genre dont sont atteints ces glorieux vétérans. Ils ont la goutte, la pierre, qui les clouent dans un fauteuil ou sur un lit de douleur; la vulgaire pneumonie, qui les guette au coin d’une rue; et la paralysie, qui les tue parfois aussi vite qu’un éclat d’obus. Le champ de bataille est changé aussi : les héros ne se débattent plus sur le sable jaune des Pyramides, sur la neige d’Eylau ou sur le sol jonché d’épis dorés de Wagram. Ils meurent comme tout le monde, dans un lit confortable, au milieu de drogues et de tisanes. Il n’est pas sûr que leur sort ait été plus enviable que celui des compagnons d’armes qu’ils ont égrenés sur les grands champs de bataille de l’Europe.

Sur ces feuilles jaunies par le temps est évoqué le souvenir des légendaires soldats au milieu desquels a vécu Larrey. Ce sont : Drouot, le brave et fidèle Drouot, devenu aveugle, et qui vient le voir de temps en temps de sa résidence de Nancy; Bazancourt, qui rappelle un triste souvenir: la mort du duc d’Enghien, dont il fut un des juges; Savary, qui

SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET

succomba à un cancer de la langue ; Becker, qui fut chargé d’accompagner Napoléon à Rochefort et qui mourut d’un calcul ; Belliard, son compagnon d’Égypte, qui s’en alla périr en Belgique en 1832 ; l’infortuné Travot, son colégataire du testament de Napoléon, une des plus malheureuses victimes des passions politiques de 1815 », qui succomba à une affection mentale; Miollis, Delaborde, le brave Lepic, qu’il avait déjà soignés avec tant de succès à Eylau, et tant d’autres : Malartic , Chambure , l’héroïque défenseur de Dantzig, le chef de la légion infernale ; et cet extraordinaire Lallement, dont la vie fut un roman aventureux après 1815 et qui fonda le fameux champ d asile aux États-Unis , Bertrand, l’ancien grand maréchal; Petit, un des derniers commandants de la garde; Foy, le grand orateur parlementaire; Lejeune, le peintre militaire, qu’il avait sauvé en Russie, Lemarois, l’aide de camp de l’Empereur, et les maréchaux Moncey et Jourdan. Il faudrait, pour que cette incomparable liste fût complète, citer tous les survivants des guerres de la Révolution et de l’Empire.

Larrey accompagne souvent la mention de ses soins d un trait indiquant ses sentiments vis-à-vis de son malade. On a vu, dans le cours de ce récit, qu’il était très sensible aux témoignages de reconnaissance, et que l’ingratitude de ses opérés l’attristait au point qu’il la consignait en marge de son journal. Il en fit de meme de ses illustres clients. C était alors l’habitude, plus qu’ aujourd’hui, de laisser un souvenir à son médecin après sa mort. On ne considérait pas qu il fût suffisant de reconnaître ses services par de l’argent seul , et on pensait qu’il est des actes de dévouement qui ne peuvent être rémunérés. On sait que les temps sont bien changés, et que la positive société moderne n’a plus guère de ces délicatesses. Larrey, se faisant une très haute idée de son ministère, tient infiniment à ces attentions, qu’il considère comme très légitimes, et quand elles font défaut, il note

1 Condamné à mort le 20 mars 1816, sous le ministère de Clarke, sa peine fut commuée en vingt ans de détention. Il fut gracié au bout de quatre ans , sa raison était altérée.

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