‹ Napoléon et LarreyChapitre 286 sur 319 · LES TABLETTES DE LARREY · texte numérisé non relu

LES TABLETTES DE LARREY

l’oubli de ses malades comme il l’a fait autrefois de ses grands blessés. Ainsi inscrit-il, par exemple, à côté du nom de Lemarois : « Je sauvai la vie à ce général avant la campagne de Russie et le mis en état de prendre le commandement de la ville de Magdebourg, où il s’est fait un demimillion de rentes. Il est mort sans laisser le moindre souvenir à son médecin. » Des omissions de ce genre ne sont pas des cas pendables et peuvent être involontaires. Mais l’irascible chirurgien les ressent comme une injure, et il satisfait son irritation en les consignant sur ses tablettes. Parfois, cependant, il relève la note d’une pointe d’humour. Ainsi, pour le général d’Aboville dont nous connaissons le cas, et qui lui a offert après avoir été sauvé par lui un diamant d’infime valeur, il écrit : « Le général brûlait sans doute du feu de la reconnaissance, mais je n en vis que 1 étincelle. » En revanche, il ne manque pas de citer les marques de souvenir qu’il reçoit et qui furent nombreuses, à en juger par la riche collection de tabatières et de boîtes en or enrichies de diamants qu il a laissée après sa mort, et parmi lesquelles nous voyons celle du maréchal Jourdan. « J’ai reçu de cet illustre maréchal le témoignage le plus touchant et le plus honorable de gratitude : une tabatière en or enrichie de brillants. » Les notes de Larrey à cette époque sont intéressantes, mais malheureusement très brèves, et ne contentent pas toute notre curiosité. Il nous apprend, par exemple, que Berthollet est mort d’un anthrax charbonneux qu’on n’osa pas opérer; mais il ne nous dit rien sur ce grand chimiste et sa maison d’Auteuil, si hospitalière aux savants et où lui-même fréquentait assidûment. Il nous laisse cependant quelques traits sur les personnalités du temps qu’il a connues : le prince de Metternich, dont le goût pour lui était très prononcé, fort épris des sciences et particulièrement de l’anatomie, et qu’il conduisait souvent aux conférences de Gall sur les localisations cérébrales; l’Anglais Wilson, l’auteur de l’audacieuse évasion de Lavalette , enthousiaste de Larrey, qu’il venait interroger sur Napoléon, dont il fut le partial historien; et ce lord Egerton, un des plus grands hellénistes

SOUS-LE GOUVERNEMENT DE JUILLET

de son époque et aussi un des plus grands débauchés, — puits de science et de vice, — dont l’intelligence était supérieure et la moralité infime, qui faisait dîner ses chiens à table en habit à la française et qui, par un acte de sa dernière volonté, confia à Larrey le soin de procéder à son embaumement; enfin le cardinal Maury, qu’il dépeint sous un aspect paternel et familial que nous ne lui connaissions pas1.

Il soigne aussi des femmes : la duchesse d’Abrantès, que l’ancien chirurgien de la garde connaît depuis le Consulat ; Mme Junot vit maintenant de sa plume après avoir dilapidé, avec son mari, des sommes énormes, et elle vient lui demander, pour un roman qu’elle veut écrire, des renseignements sur certaine opération chirurgicale; la maréchale Angereau, qui meurt dans le marasme; Mlle Mars et sa fille Hippolyte ; il nous apprend à son sujet que l’actrice ayant été atteinte d’une hépatite, il la soigna et la mit en huit jours en état de jouer. Il est assidu auprès de la princesse de Salm, surnommée « le Boileau féminin » ou « la Muse de la raison » ; c’était la poétesse du régime. Son premier mariage avait été moins aristocratique : elle avait épousé avant la Révolution le brave Pipelet, membre du Collège de chirurgie, que Larrey avait beaucoup connu, et qu’elle ne rendit pas heureux. Elle se débarrassa par un divorce du bonhomme, qui vint mourir à Tours, et elle épousa le prince de Salm. Dans cette longue liste, nous distinguons encore le nom de Mme de Staël ; voici en quelle occasion Larrey fut appelé chez cette femme célèbre. En 1814, elle était rentrée en France et habitait sa maison de campagne de Clichy-la- Garenne ; elle y fit un jour demander Larrey pour le con-

1 Sur le cardinal Maury, il a en effet une anecdote qui nous montre l’ancien et fougueux membre de la Constituante sous un jour peu connu :

« L’archevêque de Paris était un homme aux formes lourdes et massives, assez maussade ordinairement, mais plein d’esprit et d’humour quand il voulait s’en donner la peine. Mais il avait mieux que de l’esprit, il avait infiniment de bon sens et même de cœur. Sa nièce , Mme mariée depuis peu de

temps, demeurait chez lui. Quand elle devint grosse, le cardinal lui donna sa propre chambre et la soigna comme un père, comme un vrai et excellent père, a soin d’ajouter Larrey, et rien n’était plus extraordinaire que de voir le prélat faire sauter l’enfant dans ses bras et s’intéresser de tous les détails de son élevage. » (Larrey, Fiche.)

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