LE COMMODORE SIDNEY SMITH A PARIS
sulter au sujet d’un jeune officier de hussards qui demeurait chez elle. Cet officier, nommé de Rocca, avait fait la guerre d’Espagne, au cours de laquelle il reçut un coup de feu à la colonne vertébrale. Larrey constata que le projectile était resté dans la plaie et conseilla son extraction, qui ne fut pas acceptée. On sait aujourd’hui que de Rocca était secrètement marié à Mme de Staël depuis 1812. Mais on ignorait alors cette particularité, qui ne fut révélée qu’après sa mort; et Larrey, qui avait vu tant de choses qu’il ne s’étonnait plus de rien, note cependant avec une certaine surprise le profond attachement que Mme de Staël, qui avait alors quaranteneuf ans sonnés, paraissait avoir pour ce jeune homme.
Parmi les étrangers qui recherchèrent à cette époque les conseils ou la société de Larrey, il en est un qui mérite une mention spéciale : c’est le fameux commodore Sidney Smith, dont les relations avec lui qui n’ont jamais été signalées méritent d’être rapportées ici. On sait que l’originale physionomie de cet illustre marin se détachait de celle de ses compatriotes par des caractères spéciaux. Les traits étaient dissemblables. Plus chevaleresque, plus loyal, plus humain que ceux de sa race, son caractère aventureux et romanesque, son esprit très fin, le rapprochaient des Français. Sa haine pour eux, mitigée par de nombreux points de contact, était aussi moins aveugle et moins passionnée. En Égypte, quoiqu’il eût blessé et irrité profondément le général Bonaparte, il entretint les rapports les plus courtois et parfois les plus sympathiques avec les officiers et les savants français, et en dehors des obligations de son serv’ice, où il restait très rigoureux, il ne fuyait pas les occasions de leur être agréable. R fit la connaissance de Larrey à propos d’une convention au sujet de blessés prisonniers, et fut de suite séduit par les allures de ce jeune chirurgien en chef, déjà célèbre, dont les marins de l’escadre anglaise avaient appris à honorer le nom. Ils se revirent au moment de la reddition de l’Égypte où, par son intermédiaire, Larrey obtint de lord Keith tout ce qu’il demanda pour l’hygiène et le régime de ses malades en vue de leur évacuation.
534 SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET
Après 1815, Sidney Smith, comblé d’honneurs et de dotations, jouissait dans son pays d’une popularité qu’aucun homme de mer, sauf Nelson, n avait possédée à un égal degré. Préférant cependant le séjour de la France à celui de l’Angleterre, il se fixa à Paris. Là il consacra les loisirs que lui laissait la paix à une cause remarquable et qui prouve l’élévation de son esprit. Il fonda une société pour la délivrance des « esclaves blancs », c’est-à-dire des Européens tombés entre les mains des pirates barbaresques qui infestèrent la Méditerranée jusqu’à la conquête d’Alger et qui étaient réduits par eux en esclavage. Après la prise d’Alger, il s’occupa du sort des blessés et des malades appartenant aux colonnes françaises et faits prisonniers par les Arabes. La <r société des chevaliers antipirates », — c’est le nom donné à son œuvre par Smith , — ne s’employa pas seulement à des négociations pour délivrer les captifs, elle imagina aussi des moyens de transport pour les blessés et les malades. On voit que c’est un nouvel essai de ces sociétés de la Croix- Rouge que Percy avait déjà voulu organiser à l’armée du Rhin. C’est au sujet de ces moyens de locomotion que nous retrouvons Sidney Smith en relations amicales avec l’ancien chirurgien en chef de l’armee d Égypte, que déjà il a\ait revu à Londres. — Il le visitait souvent à son hôpital des Inva lides; car ce chirurgien qui avait pansé tant de blessures intéressait cet amiral qui avait donné et reçu tant de coups dans sa vie. Un jour, il lui écrivit pour le prier de venir lui donner son avis sur ses voitures d ambulances, et sa lettre, très curieuse et très amicale, placée ici en note, mérite d être lue, quoiqu’elle soit rédigée en mauvais français h
1 Sidney Smith, au Cercle de V Union de la rue de Grammont, la porte d’entrée rue Marivaux, n° 11.
Campos et flumina transit. (Lucain.)
Trahunt in siccas machinæ carinæ. (Horace.)
« 15 décembre 1839. »
« Monsieur mon digne collègue et ancien collaborateur,
« 11 est douloureux de penser aux souffrances et aux risques des malheureux blessés et aux fiévreux traîneurs appartenant aux colonnes envoyées au secours