‹ Napoléon et LarreyChapitre 289 sur 319 · LES SOUVENIRS D’HIPPOLVTE LARREY · texte numérisé non relu

LES SOUVENIRS D’HIPPOLVTE LARREY

lides. Quoiqu’il fût étroitement lié avec Larrey, qui lui avait sauvé deux fois la vie, il défendit faiblement ses droits. Le bouillant vieillard se fâcha et rompit avec lui. Il fallut que son fils s’interposât pour les réconcilier.

Les notes d’Hippolyte Larrey, — car il a adopté le même système de fixation de ses souvenirs, — ne ressemblent guère à celles de son père. Il est intéressant de voir la différence des caractères et des âges dans les courtes mentions qu’ils inscrivent l’un et l’autre sur d’étroits carrés de papier.

Pendant que Dominique rapporte les faits en termes brefs et incisifs qui rappellent son autoritaire tempérament, son fils les relève par une pointe de sentiment romantique qui évoque son 1830, ou des accents d’indignation qui décèlent la générosité et la vivacité de sa jeunesse. Il est aussi plus curieux des hommes et des choses du temps, s’intéresse en digne fils d’Élisabeth de Laville à la poésie et aux arts, et il nous donne parfois quelques détails qui dévoilent l’âme élevée qui a animé cette génération. A la mort d’Élisa Mercœur, jeune et charmante poétesse, oubliée aujourd’hui, mais qui eut son heure de célébrité, il suit son convoi avec Chateaubriand et avec Ballanche, dont il fut l’ami, .et écrit le soir, en rentrant, cette note émue :

l’un des bancs qui se trouvent à l’entrée de la grande cour ; il fut tout aussitôt entouré par un groupe d’invalides allant et venant , dont le nombre s’accroissait de plus en plus. Tous témoignaient de leur curieuse admiration en présence de cette glorieuse image ; les plus éloignés voulaient voir aussi bien que les plus rapprochés du tableau , et leur demandaient place à leur tour.

« — Chapeau bas ! s’écria l’un d’eux ; nous sommes devant notre Empereur. »

« Et plusieurs de ces vieux soldats, aux vénérables infirmités, découvraient leurs têtes blanches et s’inclinaient militairement en signe de respect, de souvenir, de rencontre et d’adieu. Et lorsque ma bonne sœur franchit pour la dernière fois le seuil de la grille, elle fut aussi saluée par les invalides du poste, qui avaient tous des larmes dans les yeux et dans la voix', en la priant de dire à notre père qu’ils se souviendraient toujours de lui comme de leur sauveur. »

SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET

« En souvenir de cette pauvre jeune fille, morte à son entrée dans la vie, et en commisération de sa malheureuse mère qui lui survit sans savoir si elle pourra vivre. J’avais rencontré plusieurs fois dans le monde Élisa Mercœur avec son âme, son coeur et son regard de poète. Je 1 avais entendue dire ses vers avec cet accent d’inspiration forte, mais triste et résignée à l’avenir, comme si l’avenir lui était dévoilé. Élisa Mercœur n’était pas jolie. Elle ne pouvait plaire comme femme, mais elle intéressait comme poète. »

Une autre fois, il a été voir avec son père M1^ Duvauxel, — la belle-fille de Cuvier, — dont ils avaient fait la connaissance à Londres, en 1826, au musée d anatomie. C était une femme remarquable par son érudition et sa facilité à tout s’assimiler. Elle savait le latin et le grec, l’anatomie, la plupart des langues vivantes, et était très versée dans les sciences et spécialement dans les sciences naturelles. Cuvier en avait fait l’auxiliaire de ses grands travaux; elle était chargée de lire pour le maître, d’analyser ses lectures, de lui prendre des notes, de lui faire des traductions et de rédiger sa volumineuse correspondance. Hippolyte Larrey raconte que le célèbre naturaliste faisait plier sur cette pauvre femme un joug écrasant et s’opposa par égoïsme à son mariage. Le jeune chirurgien s’éprit de compassion et de pitié pour elle, et l’encouratrea de son mieux. Mais il sentait toute son impuissance à la soustraire au despotisme de Cuvier. Un Anglais original et bienfaisant, — comme il y en avait encore à cette époque-là, — y parvint. Et une note de lui nous apprend que l’insulaire lui légua en ces termes originaux une petite fortune : « A la Française qui sait le mieux l’anglais. »

On voit par ces notes que le père et le fils fréquentent assez volontiers le monde. Elles nous conduisent chez la comtesse Dubourg, Italienne fort riche et très originale que Dominique Larrey avait connue en Espagne et qui possède la plus merveilleuse galerie de tableaux de Paris. Dans son hôtel éclectique du faubourg Saint-Honoré, se rencontrent tous les hommes célèbres du temps et des partis les plus divers : Talleyrand, dont la vue fait frémir le vieux Larrey

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