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LE COMTE DE TURENNE

d’indignation; Dupin, dont la conversation mordante attire autour de lui un cercle d’auditeurs; Mignet, Thiers, Alfred de Musset, Taylor, Alexandre Dumas, le comte de Turenne, ancien aide de camp de Napoléon. Hippolyte Larrey trace un portrait assez humoristique de ce dernier :

« On annonce chez la comtesse Dubourg le comte de Turenne. Entrée libre et dégagée; il n’attend pas non plus qu’on le salue; il prend de suite la parole, il parle encore, il parle toujours, avec la prétention d’esprit jovial et familier d’un homme connu dans le grand monde, d’un homme qui a été colonel ou général dans la Grande Armée, d’un homme descendant du grand Turenne , d’un homme qui s’appelle lui-même le comte de Turenne.

« Il a des histoires au service de tout le monde, il rencontre mon père dans tous ses souvenirs : batailles, bivouacs, blessés, mourants, chirurgie, ambulance. Il a de tout dans sa mémoire, de tout et tant, que mon père en reste ébahi. Il connaît même les termes techniques de l’art, amputation dans l’article, etc. Seulement il reproche aux Gascons comme mon père d’écorcher les noms étrangers.

« Il a secouru le jeune Rebsomen ; il a été éclaboussé et barbouillé par la cervelle d’un sapeur décapité par un boulet de canon à deux pas de lui. Il a pris une ambulance pour un dortoir confortable, garni de paille, et au moment où il s’y installait paisiblement pour dormir, prévenu par des exhalaisons désagréables, il ouvre une porte et se trouve en présence de monceaux de bras et de jambes amputés à la russe, c’est-à-dire mutilés.

î II a vu, il a dit bien d’autres choses; mais j’en avais déjà trop entendu, et je suis parti. »

Du salon de la comtesse Dubourg, nous sommes transportés chez Alexandre Dumas, qui en souvenir des services rendus autrefois en Égypte à son père, le général Dumas, par Larrey, lui témoigne la plus respectueuse déférence. Nous sommes en 1837, et le romancier est déjà en pleine vogue. Hippolyte narre à bâtons rompus ce qu’il a vu et entendu dans cette visite.

SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET

Al6xa.nd.r6 Dumas, qui S6 docum6nt6 pour S6S romans, fait causer Dominique Larrey sur l’Orient. Pour la jeunesse intelligente de cette époque, le vieux chirurgien était une chronique vivante. Il avait connu toutes les célébrités de l’Empire et recueilli bien des anecdotes, bien des faits dont on provoquait le récit et qu’on écoutait avec avidité. Ce jour-là, à propos de l’Égypte, il lui conta un fait concernant Augereau et qui montrait bien la profonde ignorance du vainqueur de Castiglione. Larrey, à son retour de la campagne, avait rapporté une momie. C’était alors un objet scientifique de la plus grande rareté, et tout le monde allait la voir chez lui. Un jour il rencontre Augereau et lui dit : « Viens donc dîner avec moi, je te montrerai ma momie. » Augereau vint, en effet, le lendemain. Après le dîner, Larrey l’amène dans son cabinet, ouvre la boîte dressée contre la muraille et découvre la momie.

Augereau s’approche, la touche du doigt : « Tiens, s écriet-il, mais elle est morte1! »

L’intérêt d’Hippolyte Larrey est surtout excité par la présence chez Dumas d’une autre célébrité, le baron Taylor, alors commissaire royal auprès du Théâtre - Français , où. aux applaudissements de l’école romantique il avait ouvert la scène à Hevncini. Quelques années auparavant, il avait été au Caire, négocier la cession à la France d’un des obélisques et ramené à Paris le monument qui évoque encore, sur la place de la Concorde, le souvenir de notre domination sur l’Égypte. Au moment où le fils de Larrey le rencontrait pour la première fois chez le célèbre romancier, il arrivait d Espagne, où le gouvernement français l’avait envoyé pour racheter les toiles des maîtres espagnols que nos musées avaient possédées sous l’Empire.

« Il rapportait, dit Hippolyte Larrey, un nombre considérable de tableaux, presque tous de grands maîtres, Velasquez et Murillo en tête. Taylor déplorait la cupidité du maré-

1 Alexandre Dumas n’eut garde d’oublier cette histoire, et elle trouva sa place dans ses Mémoires.

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