LE PEINTRE GÉRARD
« Gérard, élève de David, était jaloux de son maître et de ses camarades, de Girodet surtout. Il avait infiniment d’esprit, a lui seul autant que tous, et tous en avaient. Ses premières œuvres eurent peu de succès, malgré leur mérite. Il fut, en ce moment difficile, aidé et encouragé par l’amitié d’Isabey, qui avait au contraire une vogue immense. Il s’était peint lui -même, à l’époque de la Révolution, en farouche républicain. Il donna ce portrait à ma mère, qu’il devait épouser. Le mariage fut rompu , et Gérard voulut ravoir son portrait. Mais toutes ses démarches, l’intervention même de son illustre ami de Humboldt, furent inutiles, et le portrait du républicain devenu royaliste nous est resté1. »
Une autre fois, on visite l’atelier de David d’Angers encombré lui aussi des grands hommes du siècle. L’œil resté perçant de Dominique Larrey distingue vite, au milieu des bustes de Condorcet, de Daunou, du maréchal Lefebvre et de ses anciens collègues Percy et Des Genettes, celui de Portai, premier médecin des rois Louis XVIII et Charles X, praticien judicieux et fin, mais très important et très vaniteux, que l’artiste a représenté chamarré de décorations et le grand cordon de Saint-Michel passé par-dessus son vêtement.
Le vieux chirurgien de la Grande Armée, qui n’aime pas Portai, fait avouer à David, dont il connaît les sentiments républicains 2, que c’est lui qui a imaginé cette profusion de décorations afin de ridiculiser le personnage.
Chez le préfet de la Seine, le comte de Rambuteau, qui a épousé la fille de Louis de Narbonne et a été chambellan de Napoléon, Larrey est presque de la maison. Il en a soigné le maître sous l’Empire et lui a sauvé, depuis cette époque, la vie deux fois, une première fois du choléra et la seconde d’une attaque d’apoplexie. H. Larrey crayonne la physionomie de Rambuteau. Homme du monde accompli, très fin, très spirituel, infiniment moins cependant que son beau-père Narbonne,
1 Hippolyte Larrey, fiche. Août 1837.
2 Novembre 1834.
SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET
et comme lui manquant de tempérance, mais administrateur consommé, un des meilleurs que devait posséder en ce siècle la ville de Paris. Il s’entretient volontiers avec ses convives des vastes travaux au moyen desquels il renouvelle la face de la capitale, la restauration des monuments publics, des quais, des places, des marchés, des hôpitaux, des rues et des boulevards. Larrey cite son admirable profession de, foi politique : <r Homme de la chose de la ville, avocat du roi auprès du peuple, avocat du peuple auprès du roi1. »
Dans ses salons se réunissent le monde officiel du régime et l’ancienne société impérialiste qui se confond presque avec elle. C’est là qu’un jour Dominique Larrey rencontra un officier avec qui il avait été autrefois lié et qui faisait partie de l’état-major de Bourmont, et passa avec lui à l’ennemi le 15 juin 1815. Doué d’une magnifique voix de contralto, il venait de chanter aux applaudissements de l’auditoire, quand, retournant à sa place, il aperçut Dominique Larrey. Il va droit à lui et lui tend la main. Larrey le dévisageant froidement : « Comment! vous ne me reconnaissez pas? Je suis d’Y...
L’ancien chirurgien de la garde fronça son épais sourcil, et se reculant de quatre pas : « L’officier que j’ai connu de ce nom est mort à Waterloo2. » Et il lui tourne le dos.
Ceci est du Larrey pur. Dans son âme si douloureusement meurtrie en 1815, le temps avait cependant lentement opéré son œuvre, et la plaie vive était cicatrisée. Il rencontrait journellement des royalistes, de ceux-ci même qui eussent voulu le frapper au moment de la réaction blanche, qui avaient cruellement traité ses compagnons d’armes, et il recevait d’eux les témoignages de déférence et de respect qu’inspirait son caractère et qu’il leur rendait avec une courtoisie amicale. Il fait partie avec Chateaubriand d’une commission qui se propose d’élever un monument à Junot et qui se réunit chez la duchesse d’Abrantès 3. L’illustre écrivain royaliste
1 12 juin 1835.
2 8 août 1838.
3 La commission se composait de : Chateaubriand, président; membres, le duc