CHATEAUBRIAND ET LARREY
et le chirurgien de la Grande Armée échangent leurs souvenirs sur le grand passé historique, et l’auteur de la fameuse brochure sur Bonaparte et les Bourbons entend vanter sans trop se récrier le génie grandiose de Napoléon. L’égoïsme du grand poète, que peu de chose intéresse en dehors de sa personnalité et de ses propres œuvres, consent à s’oublier un moment quand il cause avec Larrey, et celui-ci de son côté ne voit plus uniquement en Chateaubriand un adversaire de ses idées, mais aussi le plus noble et le plus grand écrivain de son pays. Si, cependant, Larrey a désarmé vis-à-vis des partis, il a conservé toute l’aversion des premiers jours pour les hommes qui trahirent Napoléon et la France. Nous venons de voir comment il accueillit un jour un officier d’ordonnance de Bourmont. Yis-à-vis de Talleyrand, de Fouché et surtout de Marmont, son mépris et sa haine persistèrent jusqu’à sa mort.
Il transmit en même temps que son culte napoléonien ces sentiments à son fils, qui les conserva également jusqu’à son dernier jour, et il y a peu d’années encore, l’auteur de cette étude entendait avec un respectueux étonnement Hippolyte Larrey s’exprimer sur le compte de Marmont avec autant de véhémence et de regrets que si la trahison d’Essonnes se fût passée la veille b
Dans ces notes prises au jour le jour, les hommes de science ne sont pas oubliés , et Larrey nous conduit à la clinique de Roux, le gendre de Boyer et successeur de Dupuytren, opérateur malheureux, « poursuivi, dit-il, par une
de Bassano, le général Thiébault, le baron Larrey, Ballanche, David, Alexandre Dumas ; le banquier Laffitte , trésorier.
1 H. Larrey raconte une anecdote, au sujet de Marmont, qu’il tenait d’un jardinier autrefois attaché au service de Junot, à sa villa de Bièvre, et qui passa à celui de son père quand il acheta la propriété.
Au moment de la promotion des maréchaux, Junot et Marmont furent très mécontents de ne pas se trouver parmi les élus. Marmont, venu voir Junot à Bièvre, lui exposa, dans un accès de jalousie, tout son mécontentement.
« Je jure, se serait- il écrié, de me venger. Je jure de lui faire à moi seul plus de mal que tous les autres; si ce n’est pas maintenant, ce sera bientôt. »
Le jeune jardinier présent à cette scène en fut vivement impressionné.
« Il est maintenant, dit H. Larrey, à notre service, et c’est de lui que nous avons connu le serment du maréchal de Raguse , renégat de Napoléon , traître de Fontainebleau. »
SOUS LE GOUVERNEMENT DE JUILLET
fatalité chirurgicale, de méfaits, de revers et de morts, » et à l’Institut, où il est allé avec son père entendre l’éloge, — devenu historique, — de James Watt, par Arago. Ils arrivent avant la séance, et l’illustre savant, qui est depuis longtemps l’ami de Dominique, lui fait un chaleureux accueil et lui présente lord Brougham, venu pour entendre l’éloge de son compatriote. L’ancien chef des whigs anglais, le grand libéral qui avait si longtemps combattu la politique de Castlereagh et de Liverpool, auxquels l’opinion reprochait les mauvais traitements infligés à Napoléon, avait désiré faire la connaissance du célèbre chirurgien de la Grande Armée, et Arago avait ménagé cette entrevue.
Hippolyte Larrey donne quelques détails sur ce dernier :
« Il parla deux grandes heures sur Watt et les machines à vapeur, sans que son auditoire, parmi lequel étaient beaucoup de dames, donnât le moindre signe de fatigue. Ses cours d’astronomie sont très suivis. »
Arago possédait un remarquable talent d’exposition, et la clarté et l’élégance de la parole, la netteté de son esprit, l’élévation et la grandeur scientifique auxquelles il atteignait, sont relevées avec admiration par Larrey. Il cite cependant à son sujet un trait assez piquant et que je crois inédit. Le célèbre savant, qui était à la Chambre chef de l’ extrêmegauche et qui devait devenir le fondateur d’une dynastie républicaine, avait la faiblesse, — peu étonnante quand on connaît la psychologie des hommes politiques, — de désirer la pairie; son opposition au gouvernement du roi rendait naturellement ce vœu irréalisable. Dans son éloge de Watt, on remarqua qu’il insistait sur l’injustice qu’avait commise le gouvernement anglais en n’appelant pas celui-ci à siéger à la Chambre haute, et on vit dans le regret qu’il exprima une allusion directe à sa propre situation.
Citons encore, avant de terminer le court chapitre des relations de Larrey à cette époque, une note où nous trouvons les noms de Des Genettes et de Liszt. C’était à un dîner chez l’aliéniste Esquirol, où se trouvaient réunis avec le célèbre compositeur Larrey père et fils, Des Genettes,