FERMETÉ DE L’ATTITUDE DE BONAPARTE
le signal de sa perte1. Il écrivit à Kléber, qui lui avait envoyé d’Alexandrie la nouvelle du désastre : « Les Anglais nous obligeront peut-êire à faire de plus grandes choses que nous ne voulions faire 2. » Kléber répondit : « Oui, nous l’entreprendrons, cette grande chose, et je prépare déjà toutes mes facultés3. »
En arrivant au Caire, il conserve la même attitude, et son calme étudié, la sécurité qu’il manifeste, la liberté apparente de son esprit, les discours qu’il tient, les mesures qu’il dicte sont destinés à rendre la confiance à tous et à montrer que son génie saura remplacer la flotte et tirer l’armée de la situation dans laquelle elle se trouve. Il dit à Sucy : « Nous n’avons plus de flotte. Eh bien, il faudra rester dans ces contrées, ou en sortir grands comme les anciens4. » Il réorganise les débris de son escadre, arme et approvisionne les vaisseaux qui lui restent5. 11 active et étend les opérations militaires qui doivent achever la pacification des provinces de la basse Égypte.
Tenues en haleine par cette incessante activité , et confiantes dans le génie de leur chef6, les soldats accueillirent avec calme, et sans trop réfléchir à ses conséquences, la nouvelle du désastre qui leur enlevait le moyen de rentrer en France. Il n’en fut pas de même des officiers dont beaucoup, surtout parmi les généraux, envisagèrent dès ce moment l’avenir avec inquiétude. Les fatigues et les privations qu’ils avaient déjà endurées, et celles qui étaient encore à prévoir avec un général en chef comme Bonaparte, le contraste entre la réalité et les enthousiastes conceptions de leur imagination, les avaient déjà profondément déçus. La perte de la flotte vint aggraver cet état moral. Les officiers mariés supportèrent
* Marmont, t. I, p. B90.
2 Lettre du 4 fructidor (21 août).
3 Lettre du 9 fructidor (26 août).
4 Miot, l'Expédition d’Égypte, p. 79. D'après Miot, c’est à l’ordonnateur en chef de l’armée et non à l’aide de camp de Kléber, comme le veut la légende, que ce mot aurait été dit.
5 L 'Alceste, la Junon, le Carrère, le Muiron, quelques bricks et avisos. Il en donna le commandement à Ganteaume.
6 « Cet événement enlèverait l’espérance à toute l’armée, si on ne connaissait le génie du général en chef qui la dirige. » (Miot, Correspondance interceptée , t. Il , p. 115. )
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
surtout difficilement l’idée d’une séparation avec leurs femmes et leurs enfants à laquelle il n’était plus permis d’assigner un terme. Larrey, malgré son courage et sa fermeté, éprouva lui-même des moments de découragement. Nous en trouvons l’écho dans sa correspondance avec sa femme. Dans une lettre datée du Caire, le 15 vendémiaire an YII (6 octobre 1798), il lui annonce la rentrée en France de son ami Antoine Dubois, et se plaint de ses propres souffrances b
Larrey, tout en se plaignant, prenait cependant vaillamment son parti de la situation. 11 n’en fut pas de même de certains généraux, et leur découragement, — sans aller jusqu’au dégoût et à l’extrême lassitude fielleusement dépeints par Bourienne, — fut cependant réel et atteignit chez quelquesuns un véritable état de nostalgie1 2. Si on en croit Larrey, celui-ci se traduisit même un jour par une ébauche de sédition. Ce fut le commandant de cavalerie, le général Alexandre Dumas, père et aïeul des deux célèbres écrivains contemporains , qui fut chargé d’aller apporter au général en chef l’expression du mécontentement de ses camarades, et il fut résolu qu’il le sommerait, en leur nom, de renoncer à sa conquête de l’Égypte, et de demander au Directoire le retour de l’armée en France.
Dumas était d’une taille athlétique et d’une force prodigieuse. Sa bravoure était légendaire, et on citait de lui de
1 « Si ta connaissais, ma chère Laville, nos privations et nos misères, si tu savais tout ce que j’ai souffert dans cette malheureuse expédition , et ce que les destinées nous préparent encore!... Dubois pourra t’en faire le tableau... Mais l’heure n’est pas arrivée, je suis un de ceux qui sont attachés par des chaînes indestructibles au char du moderne Alexandre, et tant qu’il lui plaira de le faire rouler, tout ce qui est cohérent doit suivre ce mouvement; je vais donc partager sa carrière, sans savoir où elle pourra me conduire, ni quels sont ses limites et ses écueils. » ( Lettre à Mme Larrey, le 15 vendémiaire an VII.)
2 Les soldats, qui souffraient davantage, prenaient cependant mieux leur parti. Voir à ce sujet la relation de Pierre Millet, soldat à l’armée d’Égypte, commentée avec son remarquable talent d’historien par le distingué professeur à la Faculté des lettres de Caen, M. Tessier. Millet endure toutes les privations, la faim, la soif, les fatigues de la marche sous le ciel d’Orient, à travers le sable du désert. Il a failli être tué par les Turcs, être assassiné par les Arabes , a manqué mourir de la peste. Mais son moral est loin d’avoir été ébranlé; il n’a pas perdu sa gaieté, et 1 idée ne lui est pas venue d’abandonner son drapeau , de s’insurger contre le commandement ou de se dire malade pour rentrer en France, comme le font journellement les officiers généraux.