‹ Napoléon et LarreyChapitre 32 sur 319 · MÉCONTENTEMENT DES GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

MÉCONTENTEMENT DES GÉNÉRAUX

nombreux traits d’une rare intrépidité. Tombé dans une embuscade de tirailleurs tyroliens en 1792 , il les intimida par sa contenance et lit treize prisonniers, qu’il ramena à Dumouriez. A l’affaire de Brixen, pendant la campagne d’Italie en 1797 , il défendit seul un pont qui allait être emporté par un parti de cavaliers ennemis, tua trois hommes, en blessa plusieurs et donna le temps à l’armée française d’accourir. Il enleva ensuite la gorge d’Inspruck, et poursuivit , pendant quinze lieues de terrain, les Autrichiens jusqu’à Sterzing (28 mars 1797).

Mais chez cet homme d’action, fier de sa haute stature, de sa vigueur herculéenne et de sa réputation de courage , le jugement n’était pas en rapport avec la valeur guerrière, et c’est sans doute sa présomption qui lui fit accepter la tâche redoutable d’apporter au conquérant de l’Italie et de l’Égypte un ultimatum que le plus médiocre chef d’armée n’aurait pas un instant écouté.

La scène dont Larrey nous a laissé le récit se passa au palais d’Ély- pacha, résidence de Bonaparte au Caire. Elle rappelle, par certains côtés, celle qui a eu lieu à Albenga entre lui et les généraux de l’armée d’Italie , au moment où, jeune et presque inconnu, — malgré le siège de Toulon, — il prit le commandement de cette armée. On sait qu’Augereau s’était vanté d’avance de mettre à sa place « ce petit parvenu de général qu’on leur a expédié de Paris » . A peine en face de lui, le soudard subit son extraordinaire ascendant, et sortit avec ses camarades, après avoir reçu ses ordres, sans avoir osé proférer une parole h Bonaparte, de son côté , quoiqu’il ne se fût pas mépris sur les intentions qu’avaient les généraux à son égard, se contenta d’avoir imposé son autorité.

Ici, l’affaire était plus qu’une boutade de généraux en mal de jalousie, l’autorité de Bonaparte, autrement considérable

1 « Ce n’est qu’une fois sorti qu’Augereau, qui était entré la bouche pleine de ses jurons ordinaires et avait dù les rentrer en présence de Bonaparte, les retrouva avec la parole. 11 convient avec Masséna que ce petit b... de général lui a fait peur, et il ne peut comprendre l’ascendant dont il s’est senti écrasé au premier coup d’œil. » (Rœderer, Œuvres complètes , t. 1, p. 560.)

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

qu’en l’an IV, et Dumas ne devait pas s’en tirer aussi facilement qu’Augereau.

Le général en chef avait été prévenu secrètement des conciliabules qu’avaient tenus ses lieutenants et de la mission dont s’était chargé Dumas auprès de lui. Il l’attendait dans une des vastes salles du palais qui lui servait de cabinet de travail. Il était seul, mais au fond de la pièce étaient ses guides, vrais gardes du corps, dont le dévouement à sa personne était absolu.

L’aide de camp de service va annoncer Dumas et revient l’introduire. Celui-ci est en grand uniforme; il s’avance la tête haute et la physionomie empreinte de résolution. Bonaparte, immobile, l’œil menaçant fixé sur lui, lui laisse faire quelques pas, puis, sans lui donner le temps de prendre la parole, en proie à un de ces accès de colère, — vrais ou feints, — dont il devait donner dans sa vie tant de fréquents exemples: « Je sais, s’écrie-t-il, ce qui vous amène ici. Vous prétendez me dicter des ordres, à moi, qui seul ai le droit d’en donner à tous. Mais sachez bien tous, vous surtout, sachez que vous ne pouvez rien retrancher de mes pouvoirs qui sont ceux que la nation m’a confiés, tandis que moi je puis retrancher de vous tout ce qu’il y a de trop et raccourcir votre taille de toute la tête... Mais je me contenterai de cette réponse que vous pouvez aller transmettre à ceux qui vous ont envoyé h »

Terrifié par ces paroles, dont l’accent et l’attitude de Bonaparte augmentaient encore la véhémence, Dumas sortit

1 Larrey, note inédite. Napoléon a fait allusion à cette scène à Sainte-Hélène; mais il en a omis les détails et n’a pas nommé le général Dumas. On a cru qu’il s’était agi de Kléber; mais celui-ci était à Alexandrie, d’où il envoya un aide de camp à Bonaparte pour lui annoncer le désastre d’Aboukir, et ses rapports avec lui à ce moment excluent toute espèce d'insubordination de sa part. Du reste, la note de Larrey lève tous les doutes. Le général Édouard Colbert, dans les Mémoires inédits cités par le général Thomas , raconte d un autre côté que Bonaparte lit inviter à dîner par le général Dugua les principaux généraux mécontents et qu’il leur tint ce langage : « Je sais que plusieurs généraux font les mécontents et prêchent la révolte. Qu’ils y prennent garde. La distance d’un général et d’un tambour à moi est la même en certains cas , et si ce cas se présentait, je les ferais fusiller l’un comme l’autre. » Un silence respectueux suivit et on dîna amicalement. Il est probable, — si le fait est authentique, — que ce dîner fut l’épilogue de l’affaire de Dumas.

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