LE GÉNÉRAL ALEXANDRE DUMAS
sans avoir trouvé un mot à répliquer. Cette démarche imprudente lui coûta cher, et sa carrière militaire fut terminée. 11 eut peu après avec Berthier des difficultés que Bonaparte ne fit rien pour atténuer. Le découragement le prit , et il tomba malade. Larrey, qui était lié avec lui, le soigna avec un grand dévouement. Quand il fut rétabli, il le désigna pour un congé et le fit renvoyer en France. Mais le malheur poursuivait l’infortuné général. Le navire sur lequel il avait pris passage échoua sur la côte de Sicile ; les passagers et l’équipage furent capturés par les agents du gouvernement napolitain. Dumas fut retenu deux ans en prison, et quand enfin il fut rendu à la liberté, Bonaparte, qui était alors premier consul, refusa de lui donner un emploi dans l’armée. L’inaction tua le colosse , et il mourut peu d’années après dans un état voisin de la misère.
La tentative d’intimidation à laquelle venaient de se livrer quelques généraux, ayant pour interprète le commandant de la cavalerie , était loin d’être sérieuse et ne pouvait avoir de suite avec un homme comme Bonaparte. B faut y voir plutôt l’indépendance avec laquelle les officiers des armées républicaines avaient pris l’habitude de manifester librement parfois leurs sentiments, qu’un commencement réel de sédition ; mais le mécontentement était cependant évident et se manifesta par de nombreuses demandes de départ. Aujourd’hui on n’en tolérerait aucune dans une armée en campagne; mais la discipline, je l’ai fait remarquer déjà, n’était pas alors ce qu’elle est devenue dans les armées contemporaines; il n’est pas d’officiers qui oseraient, en présence de l’ennemi, solliciter l’abandon de leur poste.
Bonaparte n’était pas de caractère à permettre des départs qui auraient amené la désorganisation de son armée. B y coupa net en limitant l’autorisation des rentrées en France à de graves motifs de santé1. Larrey et Des Genettes furent
1 II adressa à l’armée l’ordre du jour suivant :
« Je dois témoigner mon mécontentement à ces individus que la lachete , inconstance et le peu d’amour de leur devoir portent à quitter l’armee avant que la campagne soit finie. Qu’on ne donne des certificats qu’à ceux qui ne pourraient
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
institués juges de ces motifs. Ils se montrèrent excessivement difficiles, et leur sévérité s’étendit jusqu’à son propre chef d’état-major. Berthier, malade de nostalgie, ne put jamais obtenir d’eux, malgré son autorité dans l’armée et la faveur dont il jouissait auprès de Bonaparte, le certificat qui lui était nécessaire, et si le général parut un jour avoir compassion de son état et lui accorder une autorisation de quitter l’Égypte à laquelle il eut la sagesse de renoncer spontanément, ce fut sans l’assentiment des deux médecins. La corruption, qui était loin d’être étrangère, comme on le sait, aux armées de la Révolution , essaya de désarmer leur conscience ; elle se heurta à une intégrité que rien ne put jamais fléchir. Les offres d argent, les dons et les cadeaux furent repoussés avec hauteur. Un jour, un officier général dont Larrey laisse le nom en blanc, voulant absolument quitter l’Égypte, envoya devant l’examen médical qu’il devait subir une magnifique selle arabe à Des Genettes et un superbe damas à Larrey. Ils entrèrent dans une violente colère. « Pour qui nous prenez-vous? s’écria Des Genettes. Emportez votre selle et votre sabre, et souvenez -vous de n’adresser de pareils présents qu’à ceux qui sont capables de les recevoir comme vous êtes capable de les offrir. »
guérir qu’en Europe; ce qui, dans un pays aussi sain que l’Égypte, doit être borné à un petit nombre de maladies. Ce n’est pas que mon intention soit de garder à l’armée des hommes qui ne seraient pas sensibles à l’honneur d’être nos compagnons darmes. Qails partent, je faciliterai leur départ; mais je ne veux pas qu ils masquent, par des maladies feintes, le motif réel de ne pas partager nos fatigues et nos périls; nous risquerions qu’ils partageassent notre gloire. » (Larrey, note.)