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LARREY ET LES VICTIMES DE L’INSURRECTION

heures du soir, douze mille cinq cents d’entre eux avaient péri. Cette rude et énergique répression, imposée par la nécessité, eut dans toute l’Égypte un profond retentissement; elle contribua à maintenir dans l’obéissance les populations conquises, et à achever la pacification des provinces qui étaient encore troublées.

Larrey avait déjà au plus haut degré le sentiment des devoirs qu’un chef de service a contractés vis-à-vis de ses collaborateurs. Nul en effet ne régla jamais avec plus de justice les conditions de leur avancement, ne lutta avec plus d’énergie pour leur faire décerner les récompenses qu’ils avaient méritées , et ne plaida avec plus d’autorité leur cause auprès des chefs de l’armée pour obtenir des améliorations à leur situation, souvent difficile et ingrate. Nul aussi ne fut plus humain, plus compatissant quand le malheur les atteignit, et n’honora mieux leur mémoire quand la mort les frappa. Il demanda au général en chef d’inscrire sur les Pyramides les noms de Roussel et de Mouquin, à côté de ceux des soldats morts pour la conquête de l’Égypte1. Il fit dresser leur tombe auprès de l’amphithéâtre , dans l’enceinte même de l’hôpital qu’ils avaient défendu au prix de leur vie, et voulut qu’on gravât sur les murs une inscription qui rappelait leur mort glorieuse2. Il écrivit lui-même à leurs familles et, en rendant compte aux inspecteurs généraux de ces événements, il leur recommanda de ne rien épargner pour atténuer leur douleur 3.

1 Larrey, Journal de campagne, p. 720. « Bonaparte ayant abandonné la résolution de faire enterrer au pied de la colonne de Pompée les Français qui avaient succombé à la prise d’Alexandrie, on avait décidé de faire graver sur les murs du monument et sur les faces des Pyramides les noms de ceux qui seraient tués à l’ennemi. Cette décision ne fut pas davantage exécutée. Les membres de la commission constituée par le général en chef, et dont Costaz et Dutertre étaient les rapporteurs , lui firent observer l’inconvénient qu’il y aurait à mutiler ces monuments, et il y renonça. » (Larrey, note inédite.)

2 L’intention était bonne, mais le style emphatique et prétentieux de cette inscription paraît aujourd’hui insupportable : « Vous qui venez ici pour étudier les secrets de notre art, allez dire à nos pères que nous sommes morts pour étancher le sang de nos héros. » (Larrey, Journal de campagne.)

3 Larrey, Correspondance de l’armée d’Orient. Lettre au citoyen Roussel, professeur à l’hôpital de Toulon. Lettre au citoyen Mouquin, chirurgien en chef de l’hôpital de Bourbonne- les -Bains. Lettre aux inspecteurs généraux du Service de santé. Ms. 5873, p. 67, 68, 70. B. N. F. F. N. Acq.

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Il avait les mêmes devoirs à remplir vis-à-vis du général Dupuy. Celui-ci était originaire de Toulouse, et cette circonstance l’avait lié depuis longtemps avec Larrey, qu’il considérait comme un compatriote. Leur intimité remontait à la campagne d’Italie et s’était encore resserrée par des rapports journaliers de service pendant l’occupation du Caire. Larrey annonça sa mort à son oncle Alexis Larrey, en le chargeant de communiquer à sa famille cette douloureuse nouvelle. Cette lettre, — reproduite en note au bas de cette page , — est intéressante , car, en même temps qu’elle donne la relation officielle de la mort de Dupuy, elle exprime bien la fermeté, le caractère, la sérénité d’esprit de Larrey et son inébranlable décision de rester, quoi qu’il arrive, jusqu’à la fin de campagne pour le bien du service b

1 « Le Caire, 2 frimaire an VI.

« Au citoyen Larrey, chirurgien à Toulouse.

« Je profite du passage en France d’une cinquantaine de militaires qui se trouvent dans un état d invalidité absolue par cécité complète ou perte de membres, pour vous donner de mes nouvelles , vous charger en même temps de remplir pour moi une triste mission auprès des parents du général Dupuy et du citoyen Luent, officier de santé. Ce jeune chirurgien a succombé à la suite de blessures reçues à la bataille de Sediman, livrée par Desaix, le 16 vendémiaire, aux troupes de Mourad-bey. Je vous envoie son extrait mortuaire, que vous voudrez bien faire passer à sa famille, en lui exprimant mes regrets et ceux de ses camarades. Vous lui ferez passer aussi la somme de..., produit légal de ses effets.

« Quant à ce malheureux Dupuy, mon ami, son nom se trouve inscrit dans la liste des héros qui ont versé leur sang pour la conquête de l’Égypte, et par conséquent pour la prospérité de la République. Je venais de traverser les cohortes sanguinaires qui l’avaient assailli. Je l’ai rencontré peu après dans la même rue, au centre du Caire, m’appelant à son secours, et dans le plus grand danger. Un coup de lance lui avait fait une large blessure qui, après avoir coupé l’artère axillaire, lui avait ouvert le côté gauche de la poitrine. Tout son sang avait coulé, lorsque je lui administrai les premiers secours; la nature fit vainement quelques efforts avec moi pour le rappeler à la vie. Quelques moments après il expira en me recommandant sa famille.

« C est à vous, mon cher oncle, à la consoler et à la dédommager par les soins que je vous recommande et que votre générosité vous portera à lui donner pour la perte qu’elle vient de faire.

« Sa mort a été vengée avec celle de plusieurs dignes camarades que j’ai eu le malheur de perdre dans cette journée. L'armée se trouve maintenant dans une plus grande sécurité. Tout est calme et tranquille, et tout nous assure que la colonie s’établira sans obstacle et sous les plus heureux auspices. D’ailleurs, je ne sais pas si l’expédition se bornera à la seule conquête de l’Égypte, le temps et les circonstances nous l’apprendront.

« Pour moi, malgré les motifs légitimes qui me rappellent dans ma famille, le bien du service veut que je reste à mon poste jusqu’à la fin de l’expédition. Veuillez bien rassurer mon épouse et lui donner tous les sujets de consolation qui sont

BATAILLE DE SEDIMAN

De la révolte du Caire découlait un enseignement. Les hôpitaux étaient situés au centre de la ville, bordant la place de Birket-el-Fay. L’insurrection, pendant laquelle le plus grand d’entre eux , l’hôpital n° 1 , avait failli être forcé , démontra les dangers qu’il y avait à maintenir ces établissements au milieu d’une population dont la soumission n’était qu’apparente et dont le fanatisme pouvait offrir de nouvelles explosions. En outre, entourés de rues étroites et populeuses, ils étaient insalubres et offraient une proie facile aux épidémies. Sur la proposition de Larrey et de Des Genettes, le général en chef les déplaça et les fit rétablir dans un camp retranché, près de l’île de Rôda, où ils furent désormais à l’abri d’un coup de main et dans de meilleures conditions d’hygiène.

Pendant que ces événements se déroulaient, le meilleur lieutenant de Bonaparte, Desaix, poursuivait la conquête de la haute Égypte et livrait à Mourad-bey la bataille de Sediman, qui fut une des héroïques journées de l’armée d’Orient. Mais la victoire coûta cher à la division française : elle eut trois cent quarante hommes tués et cent cinquante blessés, dont un médecin, Luent. Larrey rapporte, à propos de ce combat, que jamais les vieux soldats de l’armée n’avaient rencontré chez leurs adversaires, dans les campagnes qu’ils avaient faites en Europe, autant de courage, d’audace et d’intrépidité que n’en montrèrent, ce jour-là, les mameluks. On les vit, ne pouvant enfoncer les carrés, venir périr sur eux après avoir jeté leurs masses, leurs haches d’arme, leurs fusils et leurs pistolets à la tête des Français; d’autres, ayant eu leurs chevaux tués, se glissaient sur le ventre, comme des couleuvres, entre les soldats pour leur couper les jarrets.

en votre pouvoirs vous augmenterez de plus en plus les droits que vous avez à ma reconnaissance et à l’amitié sincère avec laquelle je serai toute ma vie,

« Votre dévoué neveu ,

« D.-J. Larrey. »

(Larrey, Correspondance de l’armée d’Orient. Ms. cit. B. N. F. 69.)

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L’ambulance était dirigée par Boussenard, qui avait sous ses ordres deux jeunes médecins, Wadeleuc, propre neveu de Percy, et Luent, qui fut tué. Ces chirurgiens donnèrent les premiers secours sur le champ de bataille et évacuèrent ensuite leurs blessés, par la voie du Nil, sur le Caire. Beaucoup de blessures furent très graves. J’ai en effet déjà signalé la prodigieuse vigueur avec laquelle les mameluks manœuvraient leurs damas, emportant d’un seul coup une épaule, un membre entier, une portion de la tête ou de la face. Larrey fit au Caire toutes les grandes opérations qui n’avaient pu être pratiquées sur le champ de bataille.

Après la bataille de Sediman , Desaix poursuivit les troupes de Mourad jusqu’au delà des cataractes, et la haute Égypte se trouva pacifiée. Arrivée devant les colossales ruines de Thèbes, l’armée entière, saisie par la grandeur du spectacle qui s offrait à elle , s’arrêta et éclata en applaudissements.

Denon, le futur directeur des musées de l’Empire, seul des membres de la Commission des arts, avait obtenu l’autorisation de suivre les troupes de Desaix. Il vivait au milieu d’elles en soldat artiste, prenant part aux opérations militaires et aux raids de cavalerie qu’entraînait la poursuite de Mourad , faisant le coup de feu avec les soldats , et profitant de chaque halte, de chaque moment de repos pour prendre une vue ou un plan de monument.

Du plus loin qu’il aperçut Thèbes, il arrêta son cheval et prit là le premier croquis qui ait été fait par les savants de 1 expédition. Desaix lui donna le temps de terminer son ébauche et enleva aussitôt ses troupes à la poursuite de Mourad. C est pendant cette course précipitée derrière les mameluks que passèrent devant les yeux de l’artiste, — comme une vision fantastique, — les temples ruinés, les statues colossales, les sphinx mystérieux et les hypogées plusieurs fois millénaires des pharaons. De ces apparitions rapidement entievues, il resta à Denon une impression que ses voyages et ses études postérieurs ne purent jamais effacer1.

1 Desaix ht graver sur la porte du pylône du grand temple de Philæ l’inscrip-

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