‹ Napoléon et LarreyChapitre 42 sur 319 · LA TRAVERSÉE DE LA MER ROUGE · texte numérisé non relu

LA TRAVERSÉE DE LA MER ROUGE

à consacrer à l’exploration de ces souvenirs. Avec Bonaparte, les moments étaient toujours comptés. En vingt -quatre heures, il reçut les capitaines des navires en rade, visita la ville et le port, ordonna la reconnaissance des côtes et du o-olfe, nomma directeur des douanes un des membres de la Commission des sciences et des arts, le poète Parseval- Grandmaison ‘, émit de nouvelles instructions au sujet des droits à percevoir sur les marchandises, et prescrivit enfin toutes les mesures que pouvaient exiger la sécurité de la place et les besoins de la marine et du commerce. Le 8 nivôse, à huit heures du matin, il donnait l’ordre du départ, et on se remettait en route pour aller visiter les sources de Moïse situées de l’autre côté de la mer Rouge, à trois lieues de Suez. Caffarelli, Monge, Berthollet, Bourrienne et Larrey l’accompagnaient; un détachement de cavalerie assurait le sécurité des voyageurs.

La caravane rentra à Suez le même soir. Une partie revint par la même voie avec le général en chef et courut les plus graves dangers; l’autre traversa le bras de mer sur une embarcation. De part et d’autre, ce voyage de retour fut marqué par de périlleux incidents. Le général Bonaparte et son escorte s’égarèrent et faillirent être submergés par la marée haute. Bonaparte fut sauvé par son guide et la vigueur de son cheval. Mais il courut un moment le danger de subir le sort de Pharaon, « ce qui n eût pas manqué, dit-il gaiement, de fournir à tous les prédicateurs de la chrétienté un

texte magnifique contre moi. »

De son côté , Larrey était revenu par mer avec Monge et

1 Parseval-Grandmaison , — un peu oublié aujourd’hui, — a eu son heuie de célébrité. C’était un poète. On avait compté sur lui pour être le chantre de l’expédition. 11 semble, en effet, que peu de sujets étaient plus propices aux fécondes et héroïques inspirations que les merveilleux événements militaires et les grands faits scientifiques qui se déroulèrent devant ses yeux, sous le ciel d’Orient, au milieu des plus grands souvenirs de l’antiquité. Mais Parseval n était qu’un pâle versificateur; et au lieu de l’épopée qu’on attendait de lui, ce sont de médiocres traductions du Tasse qu’il venait lire le soir au palais d’Hassan - Kachet à ses collègues de l’Institut. Il rapporta de l’expédition d’Egypte, - qui le croirait? - un poème sur Philippe -Auguste et Bouvines. Bonaparte, par une mesure qui ressemble fort à une épigramme, exila le barde à Suez, dans le poste de directeur des douanes.

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

Berthollet. Ils errèrent tonte la nuit par un gros temps, leur embarcation à demi pleine d’eau, et furent sur le point de chavirer vingt fois.

Bonaparte quitta Suez le 10 nivôse avec Monge, Berthollet, Le Père, Larrey et les généraux, et se dirigea vers le nord au fond du golfe, à la recherche des vestiges de l’ancien canal des deux mers, pendant que le gros de l’expédition gagnait Agéroud. La petite caravane chevauchait sur le sable, Monge, selon son habitude, à côté du général en chef, quand tout à coup celui-ci s’écria : cc Monge ! mais nous sommes en plein canal. » On appelle l’ingénieur Le Père, et celui-ci reconnaît en effet le lit desséché du bras du Nil qui avait été autrefois dirigé vers le golfe Arabique. On était à la tête des digues. Pendant cinq heures, jusqu’aux lacs Amers, où il débouchait, les voyageurs en suivirent les traces. Bonaparte coucha cette nuit à Agéroud, et prit le lendemain, avec sa suite et son piquet de cavalerie, la route de Belbeïs.

On chemina de nouveau à travers le désert. Larrey goûtait peu ces arides et vastes solitudes; comme tous les enfants des contrées montagneuses , il avait conservé pour son pays natal un culte attendri et portait son souvenir profondément gravé dans sa mémoire. C’est surtout dans ces marches au milieu des océans de sable et sous le ciel ardent et implacable que, par un violent contraste, — les images douces et riantes du pays basque se présentaient à son esprit. Il en revoyait alors les paysages infiniment variés, le ciel lumineux et changeant , les horizons qui modèlent les cimes et les contours de la ligne azurée des Pyrénées , et le sol parsemé de prairies veloutées et arrosées par des gaves rapides dont les flots se brisent en volutes argentées sur de pittoresques rochers. Il y avait loin de ces fraîches et poétiques évocations au ciel embrasé, à l’uniformité vide et monotone de ces plaines silencieuses.

Incapable d en comprendre la réelle et grandiose poésie , Larrey n’en saisissait que le côté désolé, et ses lettres et ses notes expriment bien son impression de tristesse.

Mais il n en était pas de même de Bonaparte. L’horizon

Page 1