‹ Napoléon et LarreyChapitre 43 sur 319 · CHEVAUCHÉE A TRAVERS LE DÉSERT · texte numérisé non relu

CHEVAUCHÉE A TRAVERS LE DÉSERT

à perte de vue et la sévère majesté des choses dans la fixité immuable du désert exerçaient sur cette imagination , — éminemment sensible aux grands phénomènes de la nature, — un captivant et irrésistible attrait. Il se complaisait dans le spectacle et dans l’enveloppement de ces espaces sans limites qui s’harmonisaient si bien avec son esprit, dont les projets étaient eux -mêmes infinis et démesurés. Sa voiture, attelée de six chevaux et menée par son cocher César *, roulait lentement sur le sable fauve, au grand étonnement des Arabes, qui n’avaient jamais assisté à un pareil spectacle. Il ne l’utilisait jamais. Elle ne servait qu’à reposer Bourrienne et Berthollet et à recevoir les trouvailles archéologiques de Monge. Monté sur une fine jument grise, — spécimen rare et sans prix de la plus pure race arabe, — il allait dans la plaine immense, sans jamais ressentir la fatigue et l’ennui. Vêtu comme en France, son vêtement fermé sur la poitrine, il paraissait insensible à la chaleur, que ses compagnons supportaient, au contraire, avec la plus grande peine1 2. Cette atmosphère brûlante semblait, en effet, convenir à son tempérament sec et nerveux comme celui d’un Arabe, et il la respirait à longs traits, comme s’il eût été un de ces chefs de tribus errantes qui lui expliquaient gravement que la traduction du nom de Napoléon était, dans leur langue, « lion du désert j>. Il étonnait ses compagnons par son entrain, sa gaieté, le charme et l’imprévu de sa conversation. Passant

1 Ce garçon s’appelait auparavant Germain. Il fut débaptisé dans la circonstance suivante : Au milieu d’une échauffourée à laquelle il se trouva mêlé , il se conduisit bravement et tua un Arabe de sa main. Bonaparte, qui était présent, s’écria : « Diable! mais c’est un César! » Le nom lui resta, et on ne l’appela plus que César.

Bonaparte le garda longtemps à son service, comme tous ses gens du reste. Il n’était pas, de leur aveu, de meilleur maître. On dit qu’il lui dut la vie le jour de l’attentat de la rue Saint-Nicaise , par la vigueur avec laquelle il lança ses chevaux en avant. Bonaparte prétendit qu’il était gris et qu’il prit l’explosion pour une salve d’artillerie (Menneval). Dans ses Mémoires, Constant affirme au contraire que le premier consul fut mal informé et que César mena très vite, parce que son maître le lui avait recommandé en partant, et qu’il avait à cœur de regagner les quelques minutes que lui avait fait perdre la charrette sur laquelle était placée la machine infernale qui obstruait le passage. (Constant, Mémoires , t. I, p. 90.)

2 Larrey, note. — Duc de Rovigo, Mémoires, t. I, p. 21.

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

successivement aux sujets les plus variés, tantôt il évoquait le souvenir des pharaons à propos du canal de Néchao, tantôt il rappelait les hauts faits d’Alexandre, son héros favori et son modèle1. Puis, revenant aux faits pratiques, il faisait placer Le Père à côté de lui et l’interrogeait longuement sur les travaux à exécuter pour le percement de l’isthme. En d’autres moments, il plaisantait et disait gaiement à Monge, en lui montrant du doigt la plaine infinie dont la désolation muette attristait plus d’un de ses compagnons : « Que pensez-vous de ceci, citoyen Monge? » Celui-ci, toujours à l’unisson avec lui, répondait sur le même ton : « Je pense que si jamais on voit ici autant de voitures qu’à l’Opéra, il faudra qu’il se soit passé de fameuses révolutions sur le globe2. »

,Les voyageurs arrivèrent à Belbeïs le 12 nivôse au soir. Bonaparte, qui restait sous l’influence de son projet de canal, écrivit au divan du Caire pour l’informer de la découverte des vestiges de la communication qui avait existé jadis entre les deux mers, et lui annonça « qu’il avait ordonné de faire les opérations nécessaires pour désigner l’endroit où devait être rétablie cette communication ».

Après un court séjour à Belbeïs, il repartit pour le Caire le 17 nivôse. Dès le lendemain de son arrivée, il manda Le Père auprès de lui et le chargea de toutes les études concernant le canal. Ce travail fut exécuté. Je reviendrai sur cette question dans une autre étude historique, et montrerai le parti qu’en a tiré, à notre époque, l’esprit avisé de M. de Lesseps3.

’ Larrey, note.

2 Las Cases, t. V, p. 78. — « 11 n’y passe pas autant de voitures qu’à l’Opéra, niais il est traversé maintenant par des chemins de fer et même par des automobiles. » ( Traversée du désert en automobile. Lettres d’Égypte, le Temps, 45 février 1901.)

3 Histoire de T Institut d’Égypte. Bonaparte et l’Institut (pour paraître à la fin de l’année).

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