LA PESTE D’ÉGYPTE
Rentré au Caire avec Bonaparte, Larrey s’occupait de l’administration de son vaste service chirurgical, disséminé dans toute l’Egypte, quand l’invasion de la peste, coïncidant avec les préparatifs de la campagne de Syrie , vint solliciter toute son attention.
La peste, qui est une maladie du vieux monde, et qui a été connue de toute antiquité, s’était cantonnée au xvme siècle sur la côte barbaresque, en Asie Mineure, et surtout en Égypte, où elle se serait épidémiquement reproduite jusqu’à dix-huit fois pendant cette période. Nous connaissons aujourd’hui la cause de ces longs sommeils , interrompus à différents intervalles par de redoutables explosions. La clairvoyance géniale de Pasteur l’avait déjà pressentie. Le microbe de la peste est un germe à longue durée qui se conserve dans la terre. Certains rongeurs, — les rats spécialement, — dont le rôle de transmission avait été déjà soupçonné depuis la plus haute antiquité, et constituait une opinion courante il y a plus de deux siècles, se contaminent dans des circonstances favorables et en sont les premiers propagateurs. Les parasites qui pullulent sur les rats malades servent d’intermédiaires entre le rat et l’homme et entre l’homme et les hommes. Ainsi se réveillent et se développent les épidémies.
Larrey et Des Genettes, — sans pouvoir naturellement remonter jusqu’à son étiologie bactériologique , — n’ignoraient pas la redoutable éventualité qui planait sur l’armée , et, dès le débarquement des troupes à Alexandrie, ils s’attachèrent à provoquer toutes les mesures qui pouvaient prévenir son éclosion et s’opposer à son développement. Nous avons vu, en effet, que Bonaparte, sur leur avis, édicta de sévères règlements d’hygiène et de salubrité, et créa des
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
lazarets et un conseil sanitaire, qui fonctionnèrent dès le début de l’occupation.
A la fête de thermidor an VI , et dès le commencement de vendémiaire an VII, quelques cas suspects furent signalés à Alexandrie et à Damiette. On ne prononçait pas encore le nom de peste; les médecins différaient d’opinion, et la plupart étaient indécis. Mais bientôt le développement de la maladie levait toutes les incertitudes, et de nombreux cas étaient signalés à Alexandrie, où commandait Marmont, et à Damiette, où était le général Dugua. Ces officiers, bien conseillés par les médecins Masclet et Savaresy, prirent d’énergiques mesures sanitaires h
De Damiette , elle fut apportée à Mansourah par la 32e demibrigade, venue de cette place. Mansourah fut très éprouvé et perdit jusqu’à huit et dix malades par jour.
1 Les premiers coups qu’elle frappa furent violents et atteignirent surtout le personnel des hôpitaux. A la date du 30 janvier (11 pluviôse), Masclet accusait à Larrey l’admission de quatre-vingt-onze pestiférés à l’hôpital et la mort de trente et un d'entre eux , dont cinq médecins de la marine et plusieurs infirmiers et employés du service hospitalier. Il y avait, à cette époque, un règlement sanitaire qui constituait un défi à l’humanité et au plus simple bon sens. Ce règlement obligeait les médecins chargés du soin des pestiférés à s’enfermer dans le quartier des malades sans pouvoir en sortir. Le même règlement défendait aux médecins en chef de pénétrer dans les hôpitaux spéciaux qu’ils devaient diriger de loin. Les médecins internés étaient ainsi voués à la mort et ils succombaient tous, tandis que les médecins en chef, ne visitant pas ,de malades , restaient indemnes. Masclet protesta contre cette mesure, qui l’empêchait de diriger effectivement son service et de partager les dangers de ses camarades: il obtint de Larrey une autorisation. Ce fut son arrêt de mort : il succomba quelques mois plus tard , victime de son courage et de son dévouement.
Voici un passage d’une lettre dans laquelle cet héroïque chirurgien annonce à Millioz, qui remplace Larrey au Caire, qu’il a fait le sacrifice de sa vie :
« Alexandrie , 18 nivôse an VII.
« Comme je ne puis communiquer avec les hôpitaux de la ville et que je veux diriger personnellement le service, je vais me confiner dans une cabane au centre des hôpitaux, et de là je pourrai, accompagné d’un planton, entrer dans chacun d’eux et obvier aux inconvénients de mon absence.
« Au reste, tu peux croire, mon cher Millioz, que si je n’espère pas du bien, c’est que j’ignore d’où il dépend. Je désire que mon sacrifice personnel puisse être de quelque utilité à ceux dont l’existence nous est confiée. Quant au danger, je ne le calcule pas, c’est le moyen de ne pas le craindre.
« Salut et fraternité ,
« Masclet. »
Masclet figure dans le tableau des pestiférés de Jaffa, dû au pinceau de Gros.