INCERTITUDE DU DIAGNOSTIC PARMI LES MÉDECINS
Dans les commencements de l’épidémie, les avis étaient partagés sur la nature de la maladie et son caractère infectieux. Qu’on ne se presse pas d’accuser la science des médecins de l’armée d’Orient. Rien de moins étonnant que leur incertitude. Nous savons, en effet, aujourd’hui que le diagnostic de la peste, très aisé quand elle est accompagnée du bubon caractéristique, est, au contraire, des plus difficiles en l’absence de ce symptôme, et ne peut être porté avec précision qu’après la mort, par la recherche microscopique de l’agent pathogène. Dans ces conditions, la maladie évolue sous des traits qui peuvent être fort différents et se présenter sous 1 aspect d’une infection typhique , d’une pneumonie parfois hémorragique ou d’un accès pernicieux mortel. C’est, dans ce dernier cas, la forme foudroyante qui tue en quelques heures. Elle peut aussi, par contre, n’offrir qu’un état fruste remarquablement bénin.
La variété de ces tableaux pathologiques explique les contradictions qui régnèrent au début parmi les médecins du corps expéditionnaire, les uns affirmant sa nature pestilentielle, les autres la niant. Il résulta de cette situation une sorte d’incertitude sur sa transmissibilité qui fit illusion aux soldats et, malheureusement, les porta à dédaigner les précautions nécessaires h C’est ainsi qu’on en vit se couvrir des vêtements de leurs camarades morts de la peste, ou des dépouilles arrachées à des Turcs et à des mameluks contaminés. Ils ne furent désabusés que par les terribles épisodes de la campagne de Syrie. Et alors, sur l’avis de Des Genettes2, mais, — notons-le, contre celui de Larrey, — on décida, dans le but de maintenir l’élévation du moral des troupes, de contester son caractère. Bonaparte défendit d’en prononcer même le nom, et nous voyons dans tous les rapports le terme de : la maladie , couramment employé pour désigner l’affection pesteuse.
1 Larrey, Mémoires et campagnes , t. I, p. 333. 5 Des Geneltes, op. cit., p. 51.
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
La campagne de Syrie s’annonçait donc dans de redoutables conditions. Il était en effet à craindre que les corps de troupes qui avaient été contaminés n’emportassent avec eux les germes de la contagion, que développeraient les fatigues et les privations de la campagne. 11 n’était pas moins à redouter que l’armée et les garnisons turques, — les plus malpropres du monde, — avec lesquelles on allait se trouver eu contact, ne fussent elles -mêmes atteintes du fléau. Ces considérations n’arrêtèrent pas le général en chef. 11 était convaincu qu’en donnant de l’air à ses soldats et en leur faisant traverser le désert, il les purifierait et les débarrasserait des influences pestilentielles qui les avaient atteints. Sur ce premier point il vit juste, car les régiments qui avaient été les plus éprouvés à Alexandrie, comme la 32e demibrigade, n’offrirent aucun exemple de peste, et peu de cas se produisirent spontanément dans les autres corps. Mais il ne mesura pas suffisamment le danger de contamination en Syrie. C’est en effet à El-Arich et à Jaffa que l’armée prit la peste des garnisons turques et des habitants.
Larrey reçut l’ordre de faire ses préparatifs. Il prit, de concert avec Des Genettes, toutes les dispositions générales qu’exige le service de santé en campagne, envoya à tous les chirurgiens de l’armée de nouvelles instructions concernant l’organisation de leurs ambulances, et leur rappelant leurs devoirs et leur rôle pendant et après le combat dans les demi - brigades , dans les ambulances et dans les hôpitaux. 11 obtint du général en chef un ordre du jour qui réglementait, — mieux qu’elle ne l’avait été jusqu’alors, — la situation de ses collaborateurs, et qui faisait appliquer la loi du 11 frimaire an VI, relative aux assimilations des grades, jusqu’alors restée inex écutée.
Au moment de cette réorganisation, Bonaparte l’invita à lui proposer pour la première classe un chirurgien qui lui avait été recommandé. Mais la justice et l’impartialité de Larrey étaient inflexibles, et il refusa au général en chef une faveur qu’il considérait comme un déni de