‹ Napoléon et LarreyChapitre 51 sur 319 · PRISE DE JAFFA · texte numérisé non relu

PRISE DE JAFFA

le parlementaire et exposer sa tête sur les remparts. Il ne restait plus qu’à pousser vigoureusement le siège et à tirer vengeance de ce cruel et insolent défi.

On connaît les détails de la prise de Jaffa ; le tableau que trace Larrey de la vigueur de l’attaque, de la résistance désespérée et farouche des assiégés , de la prise d’assaut avec toutes ses conséquences, la bataille dans les rues, et finalement l’égorgement de la garnison, a été exposé par tous les historiens, et il n’y a pas à y revenir ici1.

La prise de Jaffa coûta la vie à une centaine d’hommes; il y eut trois cents blessés, que Larrey opéra et fit transporter dans un vaste couvent. Les femmes de la population de Jaffa avaient pris une part assez active à la défense de la place; beaucoup furent blessées; elles se rendirent à l’hôpital, où elles furent traitées avec la plus grande humanité et opérées et pansées par Larrey. 11 eut même un blessé d’un nouveau genre et dont il a raconté l’histoire, comme un témoignage de la reconnaissance et de l’intelligence de certains animaux.

Un bateleur qui suivait l’armée avec un grand singe , s’étant un peu trop écarté du camp, fut assailli par les Arabes. Dans la lutte qu’il soutint contre eux, il reçut plusieurs blessures, et son singe, qui avait voulu le défendre, fut atteint lui-même d’un coup de sabre à la tête. L’Égyptien se rendit avec lui à l’hôpital de Jaffa. Larrey, après l’avoir soigné, lui proposa de panser l’animal, qui paraissait beaucoup souffrir. Le bateleur accepta avec empressement , et Larrey appli-

1 On a longtemps fait un crime à Bonaparte d’avoir prescrit de passer par les armes les prisonniers qui furent capturés à Jaffa. Larrey en quelques mots justifie cette mesure. « On avait reconnu parmi eux, dit-il, des soldats turcs pris à El-Arich et mis en liberté à la condition de ne pas servir avant un an. Fallait-il les renvoyer de nouveau pour qu’ils aillent augmenter les forces rassemblées sous les murs de Saint- Jean- d’ Acre ? Fallait -il les garder pour qu’ils diminuent les rations déjà trop insuffisantes de nos soldats ? ou bien devait-on les faire conduire en Égypte et affaiblir l’armée déjà amoindrie par les pertes qu’elle avait subies, en détachant une escorte qui aurait dù être considérable? Ces divers partis étaient impraticables, et on dut se résoudre, dans l’intérêt de la sûreté de l’armée qui primait toute autre considération, à la terrible et dure nécessité de s’en défaire. » Notons que cet acte a été surtout apprécié sévèrement par les Anglais, qui se trouvent être précisément de tous les peuples celui qui de tout temps a appliqué le plus durement, le plus iniquement les lois de la guerre.

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

qua un appareil sur la blessure du singe. Non seulement celui-ci se laissa faire avec docilité, mais il vint régulièrement les jours suivants à l’ambulance pour se faire panser; et quand il fut guéri, dès qu’il apercevait Larrey, il se détachait de son maître et courait à lui. Plus tard, le chirurgien de la grande armée, qui avait sauvé la vie à tant d’illustres personnages et éprouvé combien est légère la reconnaissance des gens haut placés, comparait leur conduite à celle du singe blessé et donnait, pour la gratitude des services rendus, la préférence à la bête.

Les blessés guérirent assez rapidement, mais l’état sanitaire de l’armée devint bientôt inquiétant. La peste régnait à J alfa comme à El-Arich, et l’armée, qui avait déjà offert quelques cas pendant sa marche, ne tarda pas à être contaminée. L’invasion de l’épidémie fut marquée par la forme foudroyante qui tuait en peu d’instants, — quelquefois subitement, — ceux qui en étaient atteints. Heureusement ces cas ne furent pas très nombreux et passèrent presque inaperçus des soldats, à la faveur du tumulte et de la confusion qui régnait dans Jaffa1.

On fit évacuer la ville; les troupes établirent leurs bivouacs en plein air; on leur interdit les communications avec les habitants ; on brûla les pelisses et les vêtements turcs dont ils s étaient emparés et qui étaient des agents redoutables de transmission du germe infectieux. Bonaparte craignait que le moral de ses soldats ne s’affectât ; l’exemple du génélal Grézieux, commandant de Jaffa, qui, frappé d’une invincible terreur, s enferma bien portant dans une maison, dont il ne voulut plus sortir, et y mourut de la peste peu de jours après, semblait lui donner raison. C’est à ce moment que, d’accord avec Des Genettes, il décida que la peste serait formellement niée et que l’armée serait traitée comme un malade qu il est dangereux ou inutile d’éclairer sur la nature de sa maladie. Cette décision prise, tous les actes du général en chef et du médecin vont être dictés par la pensée de

,L.arrey, Journal de campagne , p. 125.

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