BAT AILLE DU MONT THABOR
lions afin de tirer plus longtemps, cette poignée d’hommes, — confiante dans ses chefs et dans sa valeur, — tient tête à la masse qui se rue sur elle pour l’envelopper. Cependant il est manifeste que ses forces et ses munitions s’épuiseront et que l’heure arrivera où elle devra succomber devant le nombre. Tout à coup le canon se fait entendre au loin... « C’est Bonaparte! s’écrient les soldats, c’est lui qui vient à notre secours ! » Et les acclamations, ces glorieuses acclamations que sa présence éveillera jusqu’au dernier jour sur tous les champs de bataille du Consulat et de l’Empire , retentissent dans tous les rangs.
C’est lui, en effet, et, selon l’habitude, l’affaire ne traîne pas.
Il forme avec ses troupes deux carrés, commandés l’un par Rampon, l’autre par Yial. Ces carrés s’avancent tambours battants, l’arme au bras, et attaquent les Turcs sur leurs flancs et dans leur dos. Avec la division Kléber, elles constituent un triangle équilatéral qui place l’ennemi au milieu de leurs feux. Kléber, à ce moment, reprend une vigoureuse offensive et lance sur Fouli ses grenadiers, commandés par Verdier. Pris entre Kléber et la division de Bonaparte, assaillis par un feu épouvantable, les mameluks abandonnent le champ de bataille et fuient dans toutes les directions. En un instant, la plaine est couverte de morts et de blessés, et le désastre de cette armée, que les Arabes annonçaient « aussi innombrable que les étoiles du ciel et le sable de la mer », est consommé. Murat, placé sur les bords du Jourdain, complète la déroute, sabre les fugitifs, leur enlève leurs munitions, leurs vivres, cinq cents chameaux et tous leurs bagages.
La bataille du mont Thabor coûta à l’armée turque plus de six mille hommes. L’armée française n’en perdit que deux cents et eut une centaine de blessés. Larrey avait établi son ambulance au village de Cana, célèbre par le miracle qu’y fit Jésus- Christ. Après avoir pansé ses blessés dans cette localité, il les fit transporter à Nazareth même, dans le couvent de la Terre -Sainte transformé en hôpital.
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
Les troupes étant retournées à Saint- Jean-d’ Acre, l’étatmajor fut visiter Nazareth. Verdier, un des héros du mont Thabor, y commandait; il donna à dîner à Bonaparte et à ses officiers, et Larrey nous narre à ce sujet, avec une naïve et évidente satisfaction, un trait qui prouve la considération dans laquelle le tenait le général en chef.
Verdier était un des rares officiers qui eut sa femme auprès de lui pendant la campagne; c’était une italienne d’une rare beauté, que son esprit et son courage, — nous verrons les héroïques témoignages de dévouement qu’elle donna aux soldats pendant la retraite de Saint- Jean-d’ Acre, — avaient rendue très populaire dans l’armée. Le général en chef et ses officiers étaient rendus. Seul, Larrey, retenu à son hôpital de Nazareth, manquait. Déjà, à cette époque, on ne faisait pas attendre Bonaparte. La maîtresse de la maison, s’étant levée, donnait le signal de passer dans la salle à manger, quand le général , s’apercevant de l’absence de son chirurgien en chef, se refusa à la suivre et déclara qu’il ne se mettrait pas à table sans lui. On lui fit observer que Larrey était auprès de ses blessés, qu’on ne pouvait savoir à quelle heure il aurait terminé ses pansements et que les ordres étaient donnés pour que son dîner lui soit réservé. « Non, madame, dit Bonaparte,... qu’on aille le chercher. » Un aide de camp fut envoyé à l’hôpital, le découvrit et le ramena au bout d’une heure. « Ce ne fut, dit Larrey, qu’à mon arrivée qu’on se mit à table. Le général Bonaparte me fit asseoir à sa droite et Mmc Verdier à sa gauche. C’est une nouvelle preuve de l’estime particulière et de l’amitié dont ce grand homme m’honorait1. »
Larrey ne séjourna pas longtemps à Nazareth. B avait hâte de revoir ses blessés. Un d’entre eux, surtout, le préoccupait. Le 20 germinal, à la suite du troisième assaut, — il y en eut treize, — le général Caffarelli visitait la tranchée; il avait, selon son habitude, le poing appuyé sur sa hanche,
1 Mémoires et campagnes. Édition personnelle de Larrey, note inédite manuscrite, p. 305.