BLESSURE ET MORT DE CAFFARELLI
pour équilibrer sa marche gênée par sa jambe de bois. Dans cette position, le coude seul dépassait la tranchée et était accessible au tir de l’ennemi. Cela suffit. Il reçut de très près une balle qui lui fracassa le coude gauche. La blessure empruntait une redoutable gravité aux lésions articulaires, et l’amputation s’imposait. Le général lui- même la réclamait, et Larrey la pratiqua sans tarder. Caffarelli la supporta avec un extrême courage et sans prononcer un mot. Tout marcha bien les premiers jours. Malheureusement les conditions dans lesquelles se trouvaient les blessés devant Acre étaient déplorables. J’ai déjà dit que les ambulances ne possédaient ni lits ni literie, presque pas de linge et de médicaments. Les nuits étaient très froides, les blessés mal abrités, couchés sur des joncs; le camp était insalubre, infesté par la peste , et il fallait l’extrême endurance de cette armée pour qu’elle ne fût pas décimée par les maladies et pour que les blessés ne fussent pas tous enlevés par la fièvre purulente. Les jeunes soldats d’une armée moderne auraient péri jusqu’au dernier. Caffarelli résista cependant dixhuit jours, et, comme il arrive souvent, il paraissait marcher vers son rétablissement, quand il fut pris des premiers symptômes de l’infection putride1. La science et l’habileté de Larrey et de Des Genettes, le dévouement de Berthollet, qui se succédaient auprès de lui, ne purent conjurer les accidents, et le savant et vaillant officier succomba le 8 floréal. Il était étroitement et aveuglément attaché à Bonaparte, et ce fut la première perte, — très imposante, — que fit celui-ci dans le groupe des officiers de valeur attachés à sa fortune et dévoués à sa personne. Deux fois par
1 Une fiche de Larrey établit qu’il mourut d’une complication, — un abcès du foie, — au moment où on le croyait sauvé. Il est probable qu’il succomba à l’infection purulente.
«. L’amputation du bras que je fis au général Caffarelli, au siège de Saint- Jean d’Acre, était commandée par un coup de feu qui avait fracassé l’articulation du coude. Il était au terme de la guérison de l’opération lorsque des symptômes d’un abcès au foie se déclarèrent et eurent pour résultat son ouverture spontanée dans le ventre et la mort immédiate de ce général.
« L’autopsie cadavérique, faite en présence du médecin en chef et de beaucoup d’autres personnes , fit connaître la véritable cause de la mort, à laquelle l'amputation, quoi qu’on en ait dit, était étrangère. »
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
jour, le général en chef allait le visiter dans sa tente et s’entretenait avec lui. Sa vue semblait le galvaniser, et telle était son influence, quelle l’arrachait momentanément à ses accès de délire et lui restituait sa présence d’esprit. Quelques heures avant sa mort, il demanda à Bourrienne de lui lire la préface que Voltaire consacre à Y Esprit des lois; après l’avoir entendue, il s’endormit, et expira peu après, sans souffrances.
C’était là la plus noble et la plus intéressante victime de la campagne; mais elle ne fut pas la seule, et, dans ce siège désastreux qui coûta la vie à tant d’existences, on relève des pertes d’officiers de grand mérite qui furent cruellement ressenties par l’armée. Le général Bon fut blessé mortellement. Mailly de Châteaurenault , que sa bravoure et sa beauté avaient fait surnommer Minerve, et qui, depuis la mort de son frère, — lâchement égorgé par Dzezzar, auprès duquel il avait été envoyé en parlementaire, — était pour l’armée l’objet d’un culte attendri; le brave général Bambault, les adjudants généraux Lescale, Laugier, Fouler, plusieurs officiers d’état -major, l’aide de camp de Bonaparte Groisier, le chef de brigade Venoux, trouvèrent la mort sur la brèche des murs de Saint - J ean-d’ Acre. Tous ces vaillants soldats déployèrent un héroïsme acharné. Venoux, désigné à la place de Kléber, dont Bonaparte voulait ménager la vie, pour conduire une colonne d’attaque, dit en partant à Murat : « Si ce soir Acre n’est pas pris, sois assuré que Venoux est mort. » L’enceinte, en effet, ne put être forcée, mais Venoux était mort sur les remparts, comme il l’avait prédit. Groisier, debout sur une batterie, désigné par sa haute taille, semble défier le tir des canonniers anglais. Bonaparte lui ordonne impérativement de descendre; il n’en fait rien, et reçoit une balle dans la cuisse. Il mourut du tétanos.
D’autres, destinés à jouer un grand rôle sous le Consulat et l’Empire, sont plus ou moins gravement blessés, et, grâce aux soins de Larrey, qui passe sa vie sous le feu de l’ennemi, au pied de la brèche où il est atteint lui- même d’un coup de