‹ Napoléon et LarreyChapitre 58 sur 319 · LES BLESSÉS DU SIÈGE · texte numérisé non relu

LES BLESSÉS DU SIÈGE

feu l, et excite par son héroïsme l’admiration de l’armée entière, échappent à la mort. Ce sont Duroc, Eugène de Beauharnais, Édouard de Colbert et Arrighi, cousin germain de Bonaparte 2.

En dehors de ces blessés de marque, le siège de Saint-Jeand’Acre en occasionna deux mille autres. Presque toutes les blessures, — reçues de très près, — étaient fort graves, souvent doubles et parfois triples. Larrey se multiplia, il était partout, aux ambulances de la tranchée, dans les divisions, aux hôpitaux, et procédant lui -même à toutes les interventions opératoires. C’est là qu’il mit le sceau par son infati-

1 Larrey ne donne aucun renseignement sur cette blessure, qui dut être peu sérieuse, et, en tout cas, ne fut pas de nature à entraver son service.

2 Cf. la première édition, où est rapportée l’hisloire détaillée de ces blessés. Le cas remarquable est celui d’Arrighi, depuis duc de Padoue. Larrey le pansa sur le plancher même de la batterie où il avait été blessé et sous le feu de l'ennemi. Cet acte faillit lui coûter la vie. Arrighi était, à ce moment, aide de camp de Berthier. Il surveillait une batterie d’artillerie battant en brèche, quand il fut atteint d’un coup de feu qui lui ouvrit en deux endroits la carotide externe. Il tomba, et le double écoulement de sang qui jaillissait de la plaie attira l'attention d’un de ses canonniers qui eut l'intelligence d’appliquer les doigts sur les deux ouvertures et de comprimer l’artère. Bonaparte, prévenu, vint chercher lui-même Larrey à son ambulance centrale du siège. Le chirurgien trouva Arrighi étendu sur le sol de la batterie et dans un état à demi syncopal. A genoux auprès de lui, le canonnier maintenait les doigts sur les ouvertures du vaisseau, et suspendait ainsi l’écoulement du sang. Malgré cette intelligente précaution, l’hémorragie avait été tellement abondante, que le blessé paraissait n’avoir que quelques instants à vivre. Larrey se hâta de lui appliquer un appareil compressif. Au moment où il pratiquait ce pansement, une boîte de mitraille éclata sur sa tête et enveloppa le groupe que formaient le chirurgien, le blessé et les assistanls. Le chapeau de Larrey, placé par terre à côté de lui, fut percé de balles, mais personne ne fut atteint. Sans donner le moindre signe d'émotion, Larrey poursuivit avec le plus grand sang-froid son pansement. On a souvent rapporté le fameux trait de présence d’esprit de Junot recevant, sur la feuille de papier où il écrit sous la dictée de Bonaparte, du sable projeté par un boulet de canon tombé à côté de lui, trait qui aurait été le point de départ de sa fortune. L’attitude de Larrey, continuant imperturbablement, pendant qu'il est enveloppé de projectiles, une opération délicate, est autrement remarquable.

Au premier abord, tous les gens de l’art condamnèrent Arrighi. Il paraissait impossible qu’il pùt survivre à une double blessure de la carotide. Plus heureux que Dupuy, le brave commandant du Caire, victime d’un accident du même genre, il guérit cependant, et cette cure remarquable eut un grand retentissement dans l’armée. Il ne parait pas que le cousin de Bonaparte, qui parvint sous l’Empire à une haute fortune, justifiée du reste, ait été reconnaissant envers le chirurgien du service signalé qu’il lui rendit, et c’est en ces termes que Larrey, qui fut toujours très sensible aux marques de gratitude, — j’aurai plusieurs fois l’occasion de le faire observer, — termine le récit de son observation en ce qui le concerne : «. C’est donc au péril de ma vie que je sauvai celle du parent du général en chef. Je suis encore à attendre une marque de reconnaissance de la part de ce riche et puissant personnage. »

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

gable dévouement et son habileté à la réputation qu’il avait déjà acquise, et qu’il conquit cette brillante popularité qui devait faire de lui un être exceptionnel dans l’armée. Grâce aux soins dont il sut entourer ses blessés, grâce à la fertilité de son esprit habile à découvrir des ressources là où tout paraissait manquer, à l’autorité croissante que ses services lui donnaient auprès du général en chef et de l’ordonnateur Daure, il accomplit des miracles et il put, au moment de l’évacuation, diriger sur l’Égypte douze cents blessés par mer et huit cents à travers le désert1.

Mais le feu de l’assiégé n’était pas le seul mal dont souffrait l’armée. Elle était toujours désolée par la peste, qui s’était attachée à ses pas depuis qu’elle avait quitté les confins de l’Égypte. Malgré les précautions prises à Jaffa, elle l’avait accompagnée à Saint-Jean-d’Acre, et elle régnait maintenant dans le camp et sur presque tous les points occupés par les troupes. A Jaffa, où les médecins Auriol et Saint-Ours, un chirurgien, le commandant de la place Grézieux, deux phar-

1 Pour la deuxième fois, depuis le commencement de la campagne d'Égypte, Bonaparte lui décerna la récompense suivante :

« Au quartier général devant Acre , le 9 floréal an VII de la République française.

« Le commissaire ordonnateur en chef Daure au citoyen Larrey, chirurgien en chef de l’armée.

« Le général en chef, citoyen, satisfait des services que vous rendez journellement à l’armée, voulant vous donner une marque de sa satisfaction, me charge de vous prévenir qu’il vous accorde une gratification de deux mille livres, que vous pourrez toucher à votre volonté au Caire ou à Paris; il désire connaître, de suite, votre intuition à cet égard; je vous prie de me la faire connaître. Soyez persuadé que le général en chef ne pouvait choisir un intermédiaire qui s’acquittât de cette commission avec plus de plaisir que moi.

« Signé : Daure. »

(Larrey, Correspondance générale. Ms. 5873. B. N. F. F. N. Acq.)

Page 1