HÉROÏSME DE LARREY ET DE DES GENETTES
maciens et tous les infirmiers moururent, le relevé des cahiers de visite, du 19 ventôse au 1er germinal, donnait quatre-vingt- six morts sur deux cent soixante-six entrées. A Gaza, c’était pire encore; le médecin Bruant et le chirurgien Dewevres, tous les officiers de santé qui leur succédèrent et presque tous les infirmiers succombèrent également. En cinq jours, du 19 au 24 ventôse, il y eut cinquante -cinq morts pour cent quarante -neuf entrées. La proportion était moins forte à Saint- Jean- d’Acre, et nous voyons que les cahiers de visite de l’hôpital du Mont- Carmel donnaient, du 21 germinal (10 avril) au 6 floréal (25 avril), cinquantequatre morts sur deux cent soixante-neuf entrées1. Des Genettes attribue la situation relativement plus favorable des ambulances et des hôpitaux d’Acre à la présence de l’étatmajor et à la vigilance qu’exerçait Bonaparte sur ces hôpitaux, les visitant lui -même, prescrivant à l’ordonnateur les mesures réclamées par les médecins et retranchant de sa propre table et de celle de son état-major tout ce qui pouvait améliorer la situation des malades. Il aurait pu ajouter que son dévouement et celui de Larrey contribuèrent surtout à ce résultat. Il y avait certainement entre ces deux hommes une sorte d’émulation d’héroïsme, et peut être une rivalité personnelle que révèlent leur correspondance souvent glaciale et les divergences d’appréciations dans les récits historiques qu’ils ont laissés de ces événements. Mais Larrey, qui est l’honneur et l’équité même, rend, sur ce point, justice à son collègue.
Debout jour et nuit, vivant au milieu de ses pestiférés, relevant leur courage et celui de l’armée par son attitude, son mépris du danger, son inébranlable sang-froid, les soins dont il entoure ses malades, les mesures d’hygiène et de salubrité qu’il inspire à Bonaparte, Des Genettes réalise le type du vrai médecin en temps d’épidémie, et sa conduite pourra à jamais servir d’exemple au chef du service de santé d’une armée contaminée. Sur ce théâtre des hôpitaux de
1 Des Genettes, op. cit.
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
Syrie, il fut vraiment admirable, et, dans ce rôle, la gloire qu’il a acquise égale celle de Larrey. Rien n’est comparable, dans l’histoire, à celle de ces deux hommes, réalisant avec une rare supériorité et une exceptionnelle hauteur d’âme, — l’un sur le champ de bataille, l’autre dans les hôpitaux, — toutes les vertus du médecin, et unissant à la science, au zèle, au courage, à l’habileté professionnelle, les qualités des plus grands administrateurs : la haute intelligence qui sait calculer les événements, la prévoyance qui prépare les moyens destinés à les conjurer, l’habileté qui les coordonne, l’autorité qui impose dans toutes les branches de la hiérarchie les mesures indispensables, et enfin l’ordre et l’activité si nécessaires à des services aussi importants et dont témoignent leurs cahiers de visite et leur immense correspondance officielle. C’est certainement à leurs efforts que l’armée dut, sous Acre, de ne pas périr tout entière de la peste.
Ici se présente une question intéressante et se rapportant au fameux trait historique qui, vrai ou faux, a plus fait pour la popularité de Des Genettes dans le monde que tous les actes de cette vie cependant si bien remplie.
Le médecin en chef.de l’armée d’Orient s’est-il réellement, à Saint - Jean -d’ Acre, inoculé la peste?
L’anecdote est célèbre. Des Genettes l’a lui-même racontée. Au milieu de son hôpital, dans le double but de rassurer ses malades et de raffermir le moral de l’armée, il trempa une lancette dans le pus de l’abcès d’un pestiféré et se fit une double piqûre à l’aine et à l’aisselle1. 11 se lava après cette opération avec un peu d’eau savonneuse et n’éprouva aucune indisposition.
Berthier l’expose de la même manière 2, et le récit du chef de l’état-major de l’armée d’Orient, dans une relation officielle, semble rendre indiscutable l’authenticité de cette périlleuse expérience; et cependant elle suscite quelques doutes. A vrai dire, dans l’armée d’Égypte, elle rencontra
1 Des Genettes, op. clt., p. 88.
2 Berthier, Relation du général Bonaparte en Égypte et en Syrie. Paris, Didot l’aîné, an VIII.