‹ Napoléon et LarreyChapitre 60 sur 319 · DES GENETTES S’EST-IL INOCULÉ LA PESTE · texte numérisé non relu

DES GENETTES S’EST-IL INOCULÉ LA PESTE

des incrédules, spécialement dans le corps médical. Plus tard, elle fut niée du vivant de Des Genettes, et on dit qu’il la désavoua lui -même. Dans l’éloge que lui consacra Pariset après sa mort1, on perçoit nettement, à travers le langage fleuri du célèbre secrétaire perpétuel de l’Académie, une expression de doute et de réserve qui, sous sa plume toujours adulatrice, équivaut presque à une contestation. Qui ne connaît, parmi les médecins érudits, ce célèbre passage, si conforme au genre ordinaire de l’éloquence de Pariset, et dans lequel il accorde et retient à la fois sa louange et dissimule sous des fleurs une secrète ironie :

« Quoi de plus authentique et cependant quoi de plus équivoque? Dans des conversations particulières, dit- on, dans des solennités publiques, Des Genettes l’a hautement désavoué. N’en croyons pas un homme qui fait de sa propre gloire une abjuration gratuite ! Peut-être a-t-il craint d’avoir des imitateurs et de compromettre des existences par une épreuve qui avait épargné la sienne et n’était du reste à ses yeux d’aucune portée scientifique. Quoi qu’il en soit, feinte ou réalité, l’effet qu’il cherchait fut produit. La tranquillité revint dans les esprits, rendit la maladie plus légère et multiplia les guérisons. »

Il est facile de pénétrer la pensée scientifique que dissimule ce langage disert. L’orateur attitré de l’Académie, collègue de Des Genettes, et sans doute écho de la pensée de ses contemporains, ne croit pas à la réalité de l’anecdote, et il nous fait comprendre en termes voilés que le médecin en chef de l’armée d’Orient simula une auto-inoculation, mais ne la pratiqua réellement pas. Or, pour qu’un homme comme Pariset, qui entendait l’éloge académique comme un tribut de louanges offert à la mémoire des collègues disparus, et non comme un appoint à la vérité historique, ait osé hasarder cette insinuation, il fallait qu’elle sous-entendit un fait cent fois vrai. Un Louis ou un Vicq-d’Azyr, se plaçant par l’éléva-

3 Pariset, Histoire des membres de l’Académie royale de médecine , publiée par Dubois, t. II, p. 192. Paris, J.- B. Baillière, 1850.

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

tion de leur caractère et la supériorité de leur talent audessus des conventions académiques, auraient sans embarras et sans périphrases dévoilé leurs pensées ; mais Pariset n’était ni un Louis ni un Vicq-d'Azyr, et il faut démêler la sienne à travers ses harmonieuses réticences.

Nous avons avec Larrey un témoin plus important et autrement important.

On sait que ses Mémoires imprimés rendent compte de tous les faits scientifiques et militaires de la campagne. Or, d’abord , il n’y est nullement question de l’acte attribué à Des Genettes. Cette omission, très remarquable déjà de la part du chirurgien en chef de l’armée, devient encore plus significative par le soin qu’il prend de rapporter et de discuter les observations historiques de faits antérieurs d’inoculation.

Est-il croyable qu’il eût négligé de signaler, si elle eût été authentique, une expérience qui se serait passée dans son voisinage, presque sous ses yeux, et qui fit après l’ordre du jour de Berthier un bruit considérable? On peut objecter, quoique l'argument soit spécieux, que, ne le citant pas, il ne le conteste pas non plus; mais on sait que Larrey avait un sentiment trop élevé des égards professionnels pour désavouer publiquement son collègue; il était peut-être aussi trop avisé pour contredire ouvertement le chef d’état-major de Bonaparte. Dans ses notes manuscrites, il fut moins réservé, et j’ai sous les yeux une fiche de lui dans laquelle il dit que Des Genettes ne s’inocula pas la peste l.

1 « Des Genettes ne s’est pas inoculé la peste à Acre. 11 en a fait le simulacre en essuyant une lancette imprégnée de pus sur son bras. » (Larrey, fiche.)

J ai un autre document aussi net et plus explicite encore et qui est de son fils Hippolyte Larrey. Celui-ci, recueillant pieusement les souvenirs qu’évoquait son père dans ses conversations avec lui et les inscrivant avec soin, raconte la curieuse histoire suivante :

« L inoculation fut une invention de Berthier, obsédé par le désir de rentrer en France. Il avait, un moment, pris son parti de rester en Égypte, devant les instances de ses amis et le mécontentement du général en chef. Mais, au fond, il était loin d être résigné, et il se flattait d’obtenir l’autorisation de partir à la fin de la campagne de Syrie. Un certificat de Des Genettes étant indispensable, il eut 1 idée de se le rendre favorable en inscrivant à l’ordre du jour qu’il s’était inoculé la peste.

« L armée fut saisie d’admiration, et ce jour-là la légende fut créée; mais le coips médical, qui savait à quoi s’en tenir, ne l’accepta jamais. Des Genettes ne

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