LES TROIS FILLES DE LE ROUX DE LAVILLE
Émilie et Élisabeth. Henriette épousa un médecin aux armées, dont Larrey fit la carrière, nommé Coutanceau. Émilie, qui devait se marier à un chef de bureau du ministère de l’intérieur, a son histoire sur laquelle je reviendrai. C’est elle qui fut l’héroïne des célèbres lettres du poète Demoustier à Émilie sur la mythologie. Écrites dans une langue gracieuse, — quoique maniérée, — ces lettres eurent un grand succès, surtout auprès des femmes, auxquelles elles apprirent l’histoire des dieux de la fable. La cadette de ces trois jeunes filles, Élisabeth, moins belle peut-être qu’Émilie, mais aussi gracieuse et aussi charmante, était une nature fine, délicate et impressionnable, admirablement douée pour les arts, musicienne accomplie. Elle avait été l’élève des plus grands peintres de l’époque, de David, de Gros, de Girodet, et avait acquis à leur école un réel talent de portraitiste. Aux heures sombres de la Terreur, elle vécut de ses pinceaux, et elle dut les reprendre dans les moments difficiles qu’elle traversa plus tard.
Larrey s’éprit de cette charmante et idéale créature. De son côté, elle ne resta pas indifférente à la recherche du jeune médecin, dont la puissante intelligence, l’ardeur passionnée pour le travail et les audaces de l’imagination semblaient présager la brillante destinée. A cette époque de sa jeunesse, sans être un Antinoüs comme Hérault de Séchelles , ou simplement beau , comme le fut son fils Hippolyte , Larrey offrait cependant un type remarquable, qu’il est facile de reconstituer d’après les esquisses du temps et le témoignage de ses contemporains. Il était de petite taille, mais admirablement proportionné. Sa tête, un peu forte, reposait sur des épaules robustes et respirait la puissance intellectuelle. Sa physionomie, naturellement très expressive et très mobile, était encadrée d’une abondante chevelure noire dont les boucles retombaient à profusion sur ses tempes et sur ses épaules. L’œil, très vif et très perçant dans les moments d’animation,
du nom a été ainsi modifiée par un de ses petits-fils), des Benoit d’Azy, des Marne, des Cochin, des Ramel, des de Rigny, des Maître, etc.
JEUNESSE DE LARREY
mais doux au repos, donnait à sa physionomie une inexprimable expression de force et de bonté. La bouche était sympathique, au sourire fin, un peu énigmatique, mais bienveillant. A ces traits joignez une fierté juvénile répandue dans tout son être , une vivacité d’esprit et d’impression toute méridionale, qui firent place bientôt à la gravité que lui imprimèrent le caractère professionnel et les hautes situations auxquelles il parvint de bonne heure, ajoutez-y 1 allure militaire et délibérée contractée dans les camps, et vous aurez le portrait de Larrey à son retour de la campagne du Rhin.
Les deux jeunes gens avaient donc conçu un projet d’union. Ils se heurtèrent vite à l’hostilité de la famille de l’ancien ministre des finances.
En 1792, Larrey, simple sous-aide à l’hôtel des Invalides, n’ayant ni situation ni fortune, n’était guère, en effet, en mesure d’être agréé par un père prudent. Le Roulx de Laville opposa à sa demande et aux instances de celle qu’il aimait un refus que rien ne put fléchir, et le jeune étudiant dut partir pour l’armée du Rhin sans avoir pu réaliser son rêve de bonheur. Mais il emportait la promesse d’une inaltérable fidélité; et, pendant qu’il guerroyait dans le Palatinat, l’ancien ministre des finances eut beau présenter à sa fille les plus beaux et les plus riches partis, elle resta inébranlable et attendit le retour de celui à qui elle avait promis sa main.
En 1794, la situation était bien différente. Larrey s’était distingué pendant le cours de la campagne; il revenait avec un grade important, et son avenir paraissait assuré. Le Roulx de Laville n’avait plus de raison de s’opposer à son mariage avec sa fille, et il lui donna son consentement. On comprend maintenant combien l’ordre de départ immédiat pour l’armée de Corse contrariait le jeune chirurgien. Cependant il obtint à force de demandes un sursis de quelques jours, et il se maria le 14 ventôse an II (4 mars 1794). Voici en quels termes il a raconté son mariage dans son journal :
« J’obtins cependant un délai du ministre pour épouser une citoyenne qui était depuis plusieurs années l’objet de