‹ Napoléon et LarreyChapitre 7 sur 319 · MARIAGE DE LARREY · texte numérisé non relu

MARIAGE DE LARREY

mon attachement. Son nom est Le Roulx de Laville, peintre d’histoire, et elle est âgée de vingt-trois ans. Elle est fille d’un homme de la plus haute moralité, quoiqu’il ait occupé jadis des places ministérielles où la fortune chasse la vertu. Cette jeune républicaine attendit avec une constance rare mon retour de l’armée du Rhin. En vain on lui présenta plusieurs riches partis, elle les refusa, ne s’occupant que de l’ami de son cœur. Les titres qu’elle a sacrifiés, ses rares talents, sa beauté, sa douceur, ses vertus républicaines à toute épreuve, lui ont donné sur moi toutes sortes de droits et lui méritent ma reconnaissance éternelle. Notre mariage se fit le 14 ventôse, à huit heures du soir, dans la maison commune de Paris, sous les auspices de l’Être suprême et devant le feu sacré de la liberté. Ce moment fut un des plus beaux de ma vie. »

Le 15 vendémiaire, le lendemain même de son mariage, Larrey partit pour la Provence accompagné de sa jeune femme, qu’il laissa en passant à Toulouse dans la famille de son oncle Alexis Larrey. A son arrivée à Toulon, il se présenta aux inspecteurs du Service de santé, parmi lesquels était Heurteloup , — qui faisait son service en carmagnole et avec la tenue d’un jacobin, et s’efforçait difficilement d’en emprunter le langage, — et aux chefs de l’armée. Le général Bonaparte commandait l’artillerie du corps expéditionnaire. Larrey a noté sa première entrevue avec cet homme, qui devait exercer une influence si considérable sur sa destinée, en une phrase laconique : « Je vois pour la première fois le général Bonaparte. »

L’expédition de Corse échoua. Les Anglais, maîtres de la Méditerranée, bloquèrent la flotte dans le golfe de Juan. Larrey passa quelques mois au quartier général de l’armée, puis il fut envoyé en qualité de chirurgien en chef, au mois de brumaire an III (novembre 1794), à l’armée des Pyrénées-Orientales, où il était réclamé par les représentants du peuple, Milhaud et Soubrany. Il assista à la bataille de la montagne Noire, livrée le 30 brumaire an III (20 novembre 1794) par le brave Dugommier au général espagnol La Union,

JEUNESSE DE LARREY

6t qui coûta la vio au cornni3.ndc3.iit de 1 armee française, 3 13 reddition de Figuières bloquée p3r Augereau, 3U siège et à 13 prise de Roses (7 janvier 1795). Ce dernier succès suspendit les opérations milit3ires.

L’armée se concentra en Catalogne, où elle séjourna jusqu’à lu psix de Bâle (2 juillet 1795). Larrey revint à Paris. Il n’y fit qu’une apparition ; il assista à l’insurrection de prairial (20 mai 1795), pendant laquelle il fut chargé d’une ambulance destinée à soigner les victimes de l’émeute, et revint à Toulon pour y diriger le service chirurgical des hôpitaux militaires. Dans cette ville, il inaugura une pratique qui devait subsister pendant toute sa carrière : il ouvrit à l’hôpital des cours d’anatomie, de physiologie et de chirurgie pratique. De nombreux médecins des armées de terre et de mer suivirent cet enseignement, qui obtint vite une immense célébrité. A partir de ce moment le jeune chirurgien de la campagne du Rhin et de la Catalogne devint réellement une personnalité dans le corps de santé. Déjà très apprécié pour le dévouement et la science qu’il avait manifestés pendant ces expéditions, il accrut sa réputation par le rare talent qu’il montra dans ses leçons. Les échos en arrivèrent au Comité de salut public et au Conseil de santé, et, une place de professeur étant devenue vacante à l’École de médecine militaire, récemment établie à l’hôpital du Val-de-Grâce, il y fut nommé professeur d’anatomie et d’opération.

Larrey resta un peu plus d’un an au Val-de-Grâce ; il se livrait avec ardeur à ses nouvelles occupations et jouissait de la vie de famille, dont les instants étaient si parcimonieusement mesurés aux hommes de son temps. Un enfant lui était né, qui devait malheureusement mourir en bas âge. Mais sa naissance avait encore augmenté l’harmonie qui régnait dans le ménage. Mme Larrey, « sa douce Laville, » comme il l’appelait, était d’une nature fine et artistique; le rude chirurgien, fils de paysans pyrénéens, considérait cette frêle plante éclose dans les salons parisiens comme appartenant à une race supérieure. Il l’admirait autant qu’il

l’aimait, et jouissait auprès d’elle d’un bonheur sans mélange. Cette félicité domestique fut tout d’un coup interrompue par l’ordre qui lui fut adressé de se rendre à l’armée d’Italie, où le général Bonaparte, sur la recommandation de Villemanzy, l’ancien ordonnateur des armées du Rhin sous Custine, le demandait pour organiser ses ambulances volantes.

L’ordre du ministre était urgent. Il partit le 12 floréal an V (1er mai 1797).

Le général Bonaparte, qui venait d’accomplir la glorieuse campagne d’Italie et de signer les préliminaires de Léoben, avait à ce moment son quartier général au château de Monbello. Larrey l’y rejoignit. Ce fut sa seconde entrevue avec lui, et elle exerça une telle influence sur sa carrière, que, malgré la brièveté avec laquelle je suis obligé d’exposer cette première partie de l’histoire de sa vie, elle doit nous arrêter un moment.

Le jeune chirurgien, dont les souvenirs se rapportaient à l’an II, où il avait vu le général Bonaparte à l’armée de la Méditerranée, obscur encore et discutable malgré ses succès de Toulon, n’ayant qu’un commandement précaire et partageant la misère des soldats de la République , fut saisi d’un profond étonnement en arrivant au quartier général. Le château de Monbello ressemblait plus, en effet, à une brillante cour qu’à la résidence d’un chef d’armée en campagne. « Toute la ladrerie de la Provence, conduite par un capitaine de gueux, » avait- on dit de l’officier corse, maigre, hâve, à l’aspect chétif et souffreteux, au moment de son invasion en Italie, à la tête de soldats miséreux et déguenillés. La situation était maintenant bien changée, et « le capitaine de gueux j>, ayant battu les plus belles et les plus

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solides troupes de l’Europe, maître de la Péninsule, installé dans la plus magnifique habitation de l’Italie, ayant plié sans effort à son autorité ses généraux, son armée, le peuple italien tout entier, les représentants des pays étrangers et même les envoyés de son propre gouvernement, s’essayait, avec une étonnante facilité, au rôle de souverain. Autour de lui, exultant de joie, resplendissant de gloire, toute une ardente jeunesse de brillants officiers, — princes, ducs et maréchaux de demain, — dont les noms allaient devenir historiques : Berthier, qui avait révélé son activité prodigieuse et ses profondes aptitudes aux fonctions de chef d’étatmajor; Masséna, esprit nculte et avide d’argent, mais d’un courage et d’une ténacité indomptables, et sans égal pour manier et conduire des troupes; Augereau, qui s’était distingué en Catalogne et à Castiglione, — trivial, commun et hâbleur, mais que sa réelle bravoure et les événements avaient déjà conduit aux premiers rangs; Lannes, que Bonaparte avait nommé colonel sur le champ de bataille de Millesimo, et qui devait être un des héros les plus purs de l’Empire; Sérurier, que sa bravoure et son honnêteté faisaient comparer à Catinat; Murat, qui avait inauguré son brillant rôle d’entraîneur d’escadrons ; Duroc, qui sera l’ami fidèle des bons et des mauvais jours; l’héroïque Lasalle, que Bonaparte a fait coucher, le soir de Rivoli, sur un amas de drapeaux qu’il a pris à l’ennemi; enfin Junot et Marmont, qu’il s est attachés depuis le siège de Toulon. La plupart des futures gloires du Consulat et de l’Empire sont là...

A ce magnifique décor militaire il faut ajouter l’entourage civil qui achève d’imprimer son caractère spécial à la résidence de Monbello: les femmes, les diplomates, les savants français et étrangers. Les femmes, d’abord celles de sa famille, et elles ne sont de mince importance ni par leur parenté avec le général en chef, ni par leur beauté, ni par leur intelligence, ni par leur ambition. Ce sont: sa mère, Mme Lætizia, aux traits frappés comme une médaille de Romaine des temps antiques, dont elle possède aussi les rigides vertus; sa femme, la gracieuse et frivole Joséphine, qu’on appelait

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