‹ Napoléon et LarreyChapitre 61 sur 319 · APPRÉCIATION DU CARACTÈRE DE DES GENETTES · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION DU CARACTÈRE DE DES GENETTES

Quel que soit le jugement que l’on porte sur l’authenticité de ce fait d’inoculation, maintenant bien contestable, il est certain que, même vrai, il n’a pas pour nous, médecins, l’importance que lui attachèrent les contemporains. Des Genettes dut à sa situation dans l’armée d’Égypte, dont les exploits furent considérés comme fabuleux, de voir transformer le trait qu’on lui prêta en acte d’héroïsme. D’autres, avant et après lui, se sont réellement inoculé la peste ou des maladies plus graves encore, dans le but d’apporter un témoignage expérimental aux doctrines scientifiques, si longtemps discutées, relatives à la transmission des germes, sans passer dans l’histoire avec autant de retentissement. Il aurait couru, du reste , un danger plus considérable encore le jour où il vida le verre que lui tendait un pestiféré et dans lequel celui-ci avait déjà bu, acte, dit-il, qui fit reculer d’horreur un canonnier présent. C’est lui qui raconte ce trait tout aussi périlleux, mais qui, étant moins dramatique, fit moins d’effet dans l’armée. Nous savons que Des Genettes, très vaniteux, très préoccupé de sa popularité, aimait la mise en scène, et il est difficile de dire si cette seconde anecdote est plus réelle que la première. Au fond, le médecin en chef de l’armée d’Orient n’a pas besoin à nos yeux de ces faits équivoques pour qu’on lui rende la justice qui lui est due. Il exposait tous les jours sa vie, au milieu des pestiférés, avec plus d’utilité pour eux qu’en s’inoculant leur maladie , et son dévouement, quoiqu’il ne pût égaler celui de Larrey, dont les forces physiques et la trempe morale étaient supérieures, fut au-dessus de tout éloge. Son habileté administrative, son entente des conditions de l’hygiène sanitaire furent remar-

protesta point. Il lui parut sans doute agréable de recueillir l’encens qu’on lui offrait. Mais la suite de l’aventure est intéressante , car elle montre que si Des Genettes était très sensible à tout ce qui pouvait élever très haut sa réputation, sa conscience médicale restait d’une inflexibilité absolue. Quand Berthier voulut, en effet, toucher le prix de sa complaisance intéressée et vint solliciter de lui le certificat de maladie qu’il avait escompté, il refusa net l’attestation qu’il attendait. » Hippolyte Larrey, qui connut beaucoup Des Genettes, ajoute que, plus tard, il eut le bon esprit de désavouer le trait qu’on lui prêtait, et que dans plusieurs circonstances il lui avait lui-même entendu déclarer qu’il ne s’était jamais inoculé la peste, (t C’est ainsi, conclut -il philosophiquement, qu’un mensonge intéressé devint une glorieuse histoire. » (Hippolyte Larrey, note inédite.)

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

quables, et, étant données les ressources dont pouvait disposer la science du temps et les conditions où l’on se trouvait, au moins égales à celles dont ont fait preuve depuis les meilleurs administrateurs du service de santé de l’armée. Ce sont là des qualités moins brillantes en apparence, mais plus importantes que le trait qui lui est attribue par la légende, et elles suffisent largement à sa gloire.

Larrey et Des Genettes trouvèrent dans certains membres de l’Institut des collaborateurs utiles et zélés. L’épidémie de peste rappela à Berthollet qu’il était médecin, et non seulement il l’observait en savant, étudiant sa marche et son mode de transmission, — c’est lui, nous le savons, qui révéla le fait si important que l’infection peut se transmettre par les voies digestives, — mais collaborant aussi avec ses collègues à l’organisation des mesures sanitaires que réclamaient l'hygiène et la salubrité des troupes, et ne craignant pas de pénétrer auprès des malades et de concourir directement à leur traitement. Monge et Costaz s’associaient à ses travaux et constituaient avec Des Genettes, Larrey et lui une sorte de conseil sanitaire de l’armée.

Un jour Monge fut frappé. Était -ce de la peste ou d’un accès pernicieux? On confondait d’autant plus facilement l’une et l’autre de ces affections, qu’intentionnellement on préférait toujours diagnostiquer la seconde.

La confusion était du reste facile, et elle le reste encore aujourd’hui quand la peste est dépourvue de son trait le plus caractéristique, le bubon. Quoi qu’il en soit, Berthollet s’enferma dans la tente de son ami et se fit son médecin et son infirmier, sous la direction de Des Genettes. Il ne le quitta pas un instant et lui sauva la vie. Bonaparte, de son côté, venait tous les jours visiter Monge, l’entretenait de sa guérison, des opérations du siège et lui lisait quelques pages d’un livre1. Ce n’est pas là un trait banal chez un chef d’armée, et je ne vois pas beaucoup de généraux de nos jours, ayant leur camp désolé par une redoutable épidémie, aller s’asseoir

1 Larrey, note.

Page 1