ABANDON DU SIÈGE DE S AINT-J E AN-D 'ACRE
au chevet d’un malade suspect, et, pour le distraire, lui faire la lecture.
Cependant on était devant Saint- Jean-d’ Acre depuis soixante jours. Onze assauts meurtriers avaient été inutilement tentés, et il était manifeste que la place, sans cesse ravitaillée en hommes et en munitions, ne pourrait être emportée qu’au prix de nouveaux et grands sacrifices. L’armée se plaignait; sa foi invincible dans le génie de son chef n’était pas altérée1, mais elle était découragée par la maladie qui décimait ses rangs et par l’insuccès des combats qu’elle avait livrés.
D’un autre côté, Bonaparte n’était pas sans inquiétude du côté de l’Égypte. Il savait que celle-ci avait été troublée par des tentatives de rébellion , que les Anglais avaient inquiété Suez, et qu’au rapport de Marmont, une armée de débarquement, — turque ou anglaise, — menaçait Alexandrie. Dans ces conditions, la prolongation du siège pouvait devenir dangereuse. Il se résigna à l’abandonner. C’était son premier revers; il le ressentit cruellement. Son projet gigantesque, — rêve démesuré et éblouissant, formulé autrefois déjà dans son esprit en Italie et qu’il redisait journellement à Bourrienne sous sa tente, — de la conquête de l’Orient, de la marche triomphale sur Constantinople et de l’effondrement, sous ce coup, de l’empire ottoman, — s’évanouissait, et ce génie si ferme et si puissant venait se briser devant la résistance « d’une bicoque ». Ce regret se présentait encore à son esprit à Sainte -Hélène, où il hanta ses derniers jours. « Si Saint- Jean- d’Acre fût tombé, disait-il, je changeais la
1 Dans l’assaut du 21 floréal, Bonaparte s’étant porté lui-même à la tranchée pour observer de près la brèche qui avait été pratiquée, une bombe vint tomber à ses pieds. Deux grenadiers se jetèrent sur lui, le placèrent entre eux et lui firent un abri de leurs bras élevés au-dessus de sa tête. L’un de ces soldats était le brave Daumesnil, qui devint général, perdit une jambe en Russie, et eut plus tard le commandement de Vincennes, où il fut si populaire sous le nom de « Daumesnil la Jambe -de -bois ». Après ce dernier assaut, au moment où la levée du siège était décidée, Sidney Smith, qui alliait, je l’ai dit, à certains traits de caractère qui parfois le rendaient sympathique, des procédés cauteleux et indignes d’un chef d’armée, fit répandre parmi les troupes une proclamation dans laquelle il engageait les soldats à quitter l’Égypte et leur offrait de les rapatrier en France. Ils furent indignés et demandèrent à Bonaparte de les conduire à une nouvelle attaque de la ville.
face du monde. » Qui peut dire, en effet, qu’avec des soldats comme les siens , les ressources de son génie , la persévérance opiniâtre qu’il apportait à ses entreprises les plus difficiles et les plus complexes, le retentissement de son nom et le concours des races asservies délivrées sur sa route, il n’aurait pas réalisé ce vaste projet et modifié profondément l’évolution historique des choses au xixe siècle?
Les préparatifs de la retraite se firent avec une extrême méthode. Bonaparte avait prévu longtemps à l’avance le cas où elle pourrait devenir nécessaire, et dès le 20 germinal (9 avril) Larrey et Des Genettes évacuaient par ses ordres les malades de l’hôpital de Ghefamer sur l’ambulance d’Acre, et ceux de cette ambulance sur Gaïffa et l’hôpital du Carmel'. Le 13 floréal (2 mai), Larrey envoyait à Tentourah cinq cents blessés, que le contre-amiral Ganteaume devait transporter à Alexandrie et à Damiette1 2.
Au moment où la levée du siège fut résolue, il restait encore à l’ambulance d’Acre cinq cent cinquante blessés et deux cent cinquante fiévreux. Un certain nombre, parmi eux, étaient en état de faire la route à pied; mais trois cent soixante ne pouvaient la faire que montés, et trois cents autres étaient encore si gravement atteints, que leur transport ne pouvait être effectué que sur des brancards. Larrey plaça les blessés qui appartenaient à la deuxième catégorie sur des montures, dans de grands paniers en forme de berceaux, qu’il avait imaginés pour être disposés de chaque côté de la bosse des chameaux. Ce sont ces paniers qu’on appela des cacolets et qui rendirent depuis tant de services aux armées en campagne.
Mais les animaux et les brancards faisaient défaut. La plupart des chameaux qu’on avait amenés du Caire avaient été abattus pendant le siège, et Daure, — sans doute très embarrassé, — se refusait à fournir d’autres moyens de transport. Larrey se fâcha et déclara qu’il laisserait ses bles-
1 Bonaparte à Daure, 13 floréal (2 mai).
2 Bonaparte à Ferrée, 22 floréal (11 mai).