RETRAITE DE L’ARMÉE DE SYRIE
ses à Acre , si l’ordonnateur ne lui procurait pas les moyens de les évacuer1. Daure finit par rassembler quelques chevaux et un assez grand nombre d’ânes, sur lesquels on plaça les cacolets.
Le départ des blesses et des malades commença plusieurs jours avant celui de l’armée. Le 28 floréal (17 mai), Bonaparte adressa aux troupes un ordre du jour dans lequel il annonçait la nécessité de rentrer en Égypte et proclamait les actions d’éclat qu’elles avaient accomplies pendant cette courte campagne. Ce document est un exemple remarquable de l’art avec lequel un chef d’armée peut, en exaltant les succès de détail remportés par ses troupes, leur en dissimuler l’échec final.
Le 1er prairial (20 mai), à neuf heures du soir, la retraite commença. Dans l’intervalle, Bonaparte avait fait pleuvoir, en guise d’adieu, une telle quantité d’obus sur la ville, que la garnison dut faire une sortie pour s’y soustraire. Elle fut rejetée dans la place avec des pertes énormes, et les tranchées restèrent jonchées de cadavres turcs. Ce fut là le dernier combat de l’armée française sur le sol de Syrie
Le voyage de retour se fit par Tentourah et Césarée. Ce trajet fut très pénible. Quoiqu’on eût réservé tous les moyens de transport pour les blessés et les malades, ils étaient encore insuffisants. On ne pouvait cependant les abandonner sur la route pour les exposer à être massacrés par les Arabes. Bonaparte, sur la demande de Larrey, ordonna alors que tous les chevaux de l’état-major fussent affectés aux blessés et que chaque demi-brigade fût chargée
1 Larrey, Correspondance générale. Ms. 5873. B. N. F. R. N. Acq.
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
de convoyer les siens. Il donna, le premier 1 exemple et suivit la colonne à pied *.
Larrey, également à pied, marchait à l’arrière-garde, afin de n’abandonner aucun blessé derrière lui. « C’est à cette précaution, dit-il, que j’ai dû la satisfaction de n’en pas laisser un seul en Syrie2. » On arriva à Jaffa le 5; l’aspect qu’offrait la ville était lamentable. Les blessés et les fiévreux, dont l’évacuation avait précédé le départ de l’armée, étaient entassés dans les hôpitaux et déposés à terre le long des rues et sur le port. Larrey et Des Genettes passèrent trois jours et trois nuits à les panser et à les soigner, et évacuèrent les plus gravement atteints par mer3. Les autres furent diri-
1 Voici la note qu’Hippolyte Larrey a consacrée à cette épisode :
« Après le treizième assaut de Saint- Jean-d’Acre, ce siège désastreux qui avait, coûté trois mois à l’armée française en lui fermant le passage de l'Orient, le général Bonaparte donna l’ordre du départ; mais il fallait emmener les blessés, et les moyens de transport étaient insuffisants.
« — Comment faire? demanda Bonaparte à Larrey.
« — Général , il n’y a pas d’autres ressources pour ces malheureux que de leur donner les chevaux de l’état-major...
« — Comment, comment, les chevaux de l’état-major! y pensez -vous, et les miens aussi peut-être?
« — Oui, général, les vôtres aussi. »
« Le ton d’assurance de Larrey persuada Bonaparte au lieu de l’irriter, comme il aurait fait contre tout autre, et l’ordre est donné aussitôt à Berthier, major général, de faire prendre tous les chevaux qui n’appartiennent pas à la cavalerie , ceux du général en chef comme les autres. On se récrie de toutes parts , mais il faut céder à la voix du maître, qui donne l’exemple en marchant à pied à la tête de l’armée pendant que ses trois chevaux emportent chacun trois ou quatre soldats blessés. » (Hippolyte Larrey, note manuscrite.)
2 Ce passage de Larrey contredit la version de Vigo Roussillon qui dit qu’on abandonna le long des chemins des hommes amputés ou affectés de blessures graves. ( Journal militaire du colonel Vigo Roussillon.) En d’autres endroits de ses Mémoires, Larrey affirme qu’il ramena en Égypte tous ses blessés.
3 Larrey, op. cit., p. 312. Des Genettes, op. cit., p. 99.
Bourrienne et les historiens qui ont adopté ses assertions sans se donner la peine de consulter d’autres sources que ses Mémoires, prétendent qu’on ne put faire l’évacation des blessés par mer et qu’il n’y avait à Jaffa ni embarcation, ni médecin, ni aucun service établi. — Autant d’erreurs injustifiables. — L’évacuation eut parfaitement lieu, et le service avait été très bien organisé. Les bateaux de transport étaient prêts à l’arrivée de l’armée , et voici l’ordre de Larrey qui prescrit l’embarquement des chirurgiens :
« Le 6 prairial an VII.
« Au chirurgien Rozet, chirurgien de lr° classe à Jaffa.
« Vous voudrez bien, mon cher camarade, embarquer sur-le-champ, sur le Chebeh, en rade de Jaffa, puis diriger l’évacuation des blessés sur le Caire qui a lieu par mer. Vous aurez pour collaborateur le citoyen Leclerc, sur Y Hélène,