‹ Napoléon et LarreyChapitre 66 sur 319 · LES DEUX SEULS TÉMOINS COMPÉTENTS · texte numérisé non relu

LES DEUX SEULS TÉMOINS COMPÉTENTS

Je n’ai signalé cette affaire des pestiférés que parce qu’elle a autrefois passionné les historiens, — les uns s’attachant à tenter de déshonorer, les autres cherchant, au contraire, à défendre la mémoire de Bonaparte. — Je crois qu’aujourd’hui, — même si le fait était authentique, — il serait loin de soulever d’aussi retentissantes polémiques, et j’estime qu’il serait considéré, non comme un crime odieux, mais comme un acte qu’on peut approuver ou blâmer, mais que le sentiment d’humanité qui l’aurait inspiré peut rendre, en somme, parfaitement excusable. Il offre cependant, en raison des contestations passionnées qu’il a soulevées, son intérêt historique, et il Valait la peine de mettre en regard les rapports des deux seuls témoins compétents, Des Genettes et Larrey.

Malgré sa rare intelligence, sa belle conduite en Égypte et les qualités remarquables qu’il possède, Des Genettes est, — on a pu s’en rendre compte, — un esprit plus compliqué que celui de Larrey. Il est plus ambitieux, plus vaniteux, plus habile dans l’art de se pousser, de se mettre en avant et de provoquer la fortune et la popularité, au lieu de les attendre de ses travaux. On note cette tendance dès sa jeunesse, où on le voit recherchant ardemment partout où il passe la connaissance des hommes célèbres et cultivant les relations utiles. Il a laissé croire qu’il s’était inoculé la peste et n’a désavoué ce trait que plus tard et trop vaguement. Il n’a pu résister au désir d’apprendre au monde qu’il s’était refusé à une proposition criminelle du général Bonaparte. Mais il l’a fait quand, après avoir été investi de toutes les charges et tous les grades qu’il pouvait en attendre, celui-ci avait perdu le trône, et il s’est donné ainsi, aux yeux de la Restauration, — qui ne lui en a pas su gré, — l’honneur d’avoir osé résister « au tyran ». Ce trait est si humain et lui est commun avec tant d’autres, qu’il y aurait de la puérilité à s’en étonner ; mais il n’est cependant pas de nature à élever très haut son caractère. Enfin, son récit sur la réalité de l’empoisonnement se borne à une affirmation sans preuves, et il est encore trop vague, trop incer-

tain, pour réaliser les conditions exigées par la critique historique1.

Tout autre est Larrey. Son esprit ne possède pas, comme celui de Des Genettes, une culture raffinée; mais s’il est plus rude, il est plus simple; il est aussi plus modeste, plus sûr, plus droit, et n’en offre pas les secrètes habiletés. Mieux que lui, il place au-dessus de sa légitime ambition sa conscience parfaite et rigoureuse de médecin et sa fidélité de soldat, dont aucun acte, aucune indiscrétion, aucune démarche, aucune intrigue n’ont jamais démenti la délicatesse ou altéré la loyauté. La reconnaissance populaire ne s’y est pas trompée, et, écartant le nom de Des Genettes, elle a placé Larrey parmi les plus purs héros de l’Empire. Si le caractère de l’homme est supérieur, son témoignage, entouré de faits précis qui lui donnent le cachet de l’authenticité, paraît aussi plus véridique, et il me semble difficile de croire qu’il n’apporte pas une nouvelle lumière dans le problème resté longtemps obscur des pestiférés de Jaffa.

L’armée quitta Jaffa le 9 prairial (28 mai). Kléber, resté à l’arrière-garde pour protéger l’évacuation des blessés et des malades, ne partit que le 10. Larrey enleva tous ses blessés sans en laisser un seul. Il accepta dans leurs rangs les pestiférés, qui s’étaient entourés de bandes pour faire croire qu’ils n’étaient que des blessés, et, par cet acte de

1 Je ne voudrais pas qu’on puisse penser que j’exagère les côtés défectueux du caractère de Des Genettes. On a vu plus haut que j’ai impartialement rendu ustice à ce médecin célèbre sur tous les points où il mérite d’être admiré. Trousseau fut autrement sévère que moi dans son appréciation, et la mention qu il lui consacre dans une lettre à son maître de Tours, que j’ai insérée dans Bretonneau et ses correspondants et qui est formulée en latin, ne peut être ni reproduite ni traduite ici, tant elle est acerbe et cynique. (Cf. Bretonneau et ses correspondants , t. II, p. 338.)

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