‹ Napoléon et LarreyChapitre 67 sur 319 · LA GÉNÉRALE VERDIER · texte numérisé non relu

LA GÉNÉRALE VERDIER

haute humanité, couvrit la feinte qui leur permettait de ne pas être chassés par leurs camarades.

On en était là, en effet, et la superbe confiance des troupes en la non -contagion avait disparu à la suite du lamentable spectacle qu’elles avaient eu sous les yeux depuis Saint- Jean-d’Acre et surtout à Jaffa. Les souffrances de la marche sous un soleil torride, la privation d’eau et d’aliments, la crainte de contracter la peste au contact des malheureux qui se traînaient à leur suite, rendirent des hommes ordinairement compatissants durs et insensibles. L’instinct féroce de la conservation , qui apparaît intense chez les foules en proie aux grandes paniques, avait fait taire tout autre sentiment, et les malheureux pestiférés, devenus un objet d’horreur et d’épouvante, furent victimes d’actes révoltants de sauvagerie et d’abandon. Larrey passe rapidement sur ces scènes, qu’il sut éviter par son énergie, son activité et l’empire qu’il exerçait sur les soldats dans son service de chirurgie. Mais il est trop réel que beaucoup de fiévreux, ne pouvant plus marcher, furent abandonnés. Kléber, Junot et Verdier, à l’arrière-garde, se multipliaient cependant pour protéger les pestiférés et assurer leur route. Le premier, malgré toute la sollicitude qu’il leur témoignait, n’aimait pas cependant à les voir de trop près. « Mes enfants, leur disait- il un jour où, arrivés à une étape, ils se pressaient autour de lui, je m’occupe de vous; nous allons partager ce que j’ai, mais ne m’approchez pas. Ce n’est pas de la peste qu’il convient que je meure. »

Dans cette pénible retraite, que Larrey compara plus tard à celle de Moscou, on signale le noble dévouement d’une femme qui apparut dans les rangs de l’armée comme un être providentiel, et laissa dans la mémoire des soldats de l’expédition de Syrie des souvenirs de reconnaissant attendrissement. Mme Verdier, — on se rappelle ce nom, — était la femme du général chez lequel nous avons vu Bonaparte et Larrey dîner à Nazareth. D’une beauté accomplie, d’un courage extraordinaire, d’une incomparable charité, cette personne se fit l’infirmière et la consolatrice de l’armée. Ne

quittant jamais le convoi des malades, elle aidait les chirurgiens dans les pansements, donnait son linge, son eau, ses provisions, prêtait son cheval pour reposer ceux qui allaient à pied ou pour leur faire traverser des torrents devant lesquels ils auraient été abandonnés. Elle stimulait et aidait les traînards et recherchait ceux qui pouvaient être restés en arrière. Un jour, pendant la traversée du désert, entendant au loin des cris de désespoir, elle se dirige du côté où ils se faisaient entendre, et trouve gisant à terre un soldat aveugle et abandonné. Elle court à lui, le relève et le réconforte de quelques cordiaux. « Attache-toi, lui dit-elle ensuite, à la queue de mon cheval et ne le quitte plus; il est doux comme moi et ne te fera aucun mal; viens, pauvre misérable, j’aurai soin de toi. » Elle le ramena ainsi à la colonne qu’il n’avait pu suivre. Ce malheureux, qui ne pouvait voir sa bienfaitrice, s’écriait : « Est-ce un ange qui me conduit, qui me nourrit? » Et elle, dit Des Genettes qui a raconté ce magnifique trait de charité féminine, répondait avec sa gracieuse et charmante simplicité : « Mais non, c’est Mme Verdier, une Italienne, la femme de ton général1 ! »

Les troupes reprirent en sens inverse le trajet qu’elles avaient déjà accompli en pluviôse et ventôse, passant de nouveau par Gaza, El-Arich, Salahieh et Belbeïs. On laissa dans ces places les malades qu’elle traînait à sa suite. Us y restèrent jusqu’à leur guérison et furent ensuite embarqués sur le lac Menzaleh pour rejoindre à Damiette ceux qui avaient été évacués directement de Syrie. Les blessés que Larrey ramena par terre de Jaffa étaient au nombre de huit cents. Chaque division transportait les siens sur des chevaux d’officiers, des chameaux, des ânes, ou simplement sur des fusils transformés en brancards. Malgré la gravité de leurs blessures, les souffrances qu’ils enduraient, n’ayant pour tout pansement que de l’eau saumâtre, pour nourriture que des galettes de biscuit, ils traversèrent soixante lieues

1 Des Genettes, op. cit., p. 104.

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