ARRIVÉE A SALAHIEH
de désert sans accidents, et presque tous guérirent. Larrey note l’influence favorable qu’exerçaient l’air sec du désert et sans doute aussi la joie qu’ils éprouvaient de se rapprocher de l’Égypte, sur la cicatrisation de leurs plaies. La rapidité et le nombre des guérisons furent infiniment supérieurs à celles qu’il obtenait dans les ambulances1.
A mesure qu’elle avançait à travers le désert et qu’elle déposait ses malades dans les villes situées sur son passage, l’armée reprenait un peu son entrain. Elle se remettait à plaisanter, non cependant sans ironie. Indiquant les plaines de sable qui se déroulaient à l’infini devant eux , les soldats rappelaient le fameux ordre du jour de Bonaparte au départ de Toulon, dans lequel il promettait à chacun d’eux sept arpents de terre. « Il peut bien, disaient-ils, nous en donner à discrétion, nous n’en abuserons pas. » Les lettrés de l’expédition déclamaient ces vers de Voltaire, que bientôt toute l’armée récitait :
Les Français sont lassés de chercher désormais Des climats que pour eux le destin n’a pas faits.
Ils n’abandonneront point leur fertile patrie Pour languir aux déserts de l’antique Arabie.
Le 20 prairial (8 juin), on arrivait à Salahieh, qui n’était qu’à vingt-trois lieues du Caire. Bonaparte s’était écarté pour aller visiter avec Monge les ruines de Péluse et inspecter les fortifications de Tineh. Il rejoignit ses soldats à Quatieh, les fit reposer deux jours et prescrivit de sévères mesures sanitaires, destinées à empêcher la transmission de la peste à l’armée et à la population du Caire. Il ordonna de laisser tous les hommes suspects à Salahieh et à Belbeïs, de soumettre à une quarantaine tous ceux qui auraient eu des rapports avec les pestiférés et de passer dans tous les corps des inspections de salubrité2. Ces ordres étaient
1 Larrey, Correspondance générale. Lettre aux inspecteurs généraux du Service de santé. Ms. cit. B. N. p. 145.
2 Ordre du jour du général Bonaparte au quartier général de Salahieh, 22 prairial an VIL
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
en contradiction avec ses doctrines officielles anti-contagionistes.
Mais Bonaparte se soucie déjà peu de mettre ses actes d’accord avec ses paroles, pourvu que son but soit rempli. Avant les hommes d’État modernes, il a conçu et créé la politique des résultats, n’a cure des théories, et son point de vue se modifie avec les situations. Il n’importe plus ici de relever le moral des soldats et de contester la contagion ; il s’agit d’assainir définitivement les troupes et de leur ôter le virus qui les ronge.
Le 25 prairial (13 juin), l’armée étant arrivée à El-Merg, à trois lieues de la capitale, il complète par de nouvelles instructions sanitaires les mesures déjà prises à Salahieh : ordre aux soldats de se baigner, de laver leur linge et leurs vêtements dans le lac des Pèlerins, sur les rives duquel ils sont campés; ordre à Berthier, aux généraux et à l’ordonnateur en chef de passer une revue générale d’habillements et de faire brûler les effets suspects ; ordre au médecin en chef, à l’ordonnateur et aux officiers de santé des corps de passer à toute l’armée une visite de santé sans en excepter personne, depuis le général en chef jusqu’au dernier des tambours. Il donne le premier l’exemple et se fait inspecter, lui et tout son état-major, par Des Genettes. Les malades seront renvoyés dans les hôpitaux de l’armée, les suspects placés en quarantaine au faubourg de la Koubeh. Bonaparte a cependant une faiblesse pour ses vieux soldats. S’il veut les assurer contre tout retour de l’épidémie, il tient cependant à ne pas trop les mécontenter. Ils portent avec eux des étoffes ou objets de prix, des châles de Syrie, des soies de Damas, achetés en route ou butinés au mont Thabor. Il fait «race de la destruction de ces précieuses marchandises et prescrit qu’elles seront déposées en quarantaine.
Toutes ces précautions prises, il soigna son entrée. Malgré son échec de Saint-Jean-d’Acre, ce n’était pas une armée vaincue qu’il ramenait au Caire. Ces troupes avaient défait l’ennemi partout où elle l’avait rencontré en rase campagne, avaient conservé le sentiment de leur force et l’orgueil de leurs faits