LE GÉNÉRAL BONAPARTE A MONBELLO
encore la citoyenne Bonaparte; ses sœurs : Élisa, mariée à Bacciochi , celle qui ressemblera le plus à son frère par le talent et le caractère ; Caroline , qui épousera Murat et qui associera également les dons du gouvernement à l’absence de scrupules; et la plus sympathique , — la seule peut-être ayant aimé Bonaparte, — Pauline, à la beauté exquise et idéale. Autour de ces femmes, qui hier confinaient à la misère, et qui sont entrées du jour au lendemain dans leur nouvelle fortune avec la même aisance que si elles fussent nées sur les marches d’un trône, évoluent les belles patriotes italiennes, parées aux modes de la République française, la robe échancrée en guillotine et une cocarde tricolore dans les cheveux1, gaies, souriantes, coquettes, amoureuses de 1 amour et de la liberté, flirtant à la fois pour leur propre compte et pour celui de leur pays. Puis des diplomates, Gallo, Meerfeld, Cobentzl et Clarke, depuis duc de Feltre, envoyé par le Directoire, en apparence en mission auprès de Bonaparte , au fond poui le surveiller, et que celui-ci n’a pas de peine à devinei et à écarter. Les savants français sont Monge et Berthollet , dont les allures dignes et modestes contrastent avec les coquettes attitudes des femmes et la bruyante désinvolture des hommes, et dont les vêtements sombres font une tache noire au milieu des claires toilettes et des uniformes étincelants. Le Directoire les a envoyés à l’armée d’Italie pour inventorier et recevoir les objets d’art cédés à la France par les gouvernements vaincus. Bonaparte, qui les a lui-même désignés pour cette mission auprès de lui, les comble d’attentions. Il se repose de la surveillance de ses troupes, de la réorganisation et de l’administration des provinces conquises, des négociations qu’il poursuit avec l’Autriche , de toutes ces occupations immenses qui dépassent celles d’un chef dÉtat, réglant luimême les multiples affaires de sa charge, par des conversations avec ces hommes célèbres , auxquelles prennent part les officiers instruits de son entourage. Mais ce ne sont pas seulement les Français qui sont ainsi traités; les savants, les
1 Bouvier, Bonaparte en Italie. Paris, 1899.
JEUNESSE DE LARREY
artistes et les hommes de lettres italiens sont également recherchés et accueillis avec les plus grands égards, et il n’est pas de jour où quelques-uns d’entre eux ne paraissent au quartier général. Dès son arrivée à Milan, Bonaparte a écrit à Oriani1, un des plus grands géomètres de son temps, pour l’assurer de la protection de la République française. Celui-ci se rend auprès de lui, et il le reçoit avec la plus grande distinction. Il appelle le peintre Appiani et lui fait faire son portrait. Les autres viennent d’eux-mêmes au jeune libérateur. Le docteur Moscatti, le chimiste Dandolo et le vieux Cesarotti, — le traducteur d’Ossian et le plus ardent adversaire de la Révolution française en Italie , — Monti , — le sombre auteur de Corinne, — et Ugo Foscolo, — plus hostile encore , — et Mascheroni , et le Génevois Serra : tous , poètes , savants , professeurs , artistes , accourent à l’envi et célèbrent la gloire de Bonaparte.
Est- ce à dire que ce quartier général ait fait revivre le souvenir des anciennes cours de Ferrare et de Florence , comme le veut un de ses historiens 2 ?
Cette assertion est un peu exagérée; car, même à ce moment, la résidence de Monbello ne pouvait rappeler que de loin les poétiques et galants entourages des princes italiens de la Renaissance; mais il est parfaitement exact que Bonaparte, s’attribuant déjà en Italie les prérogatives de la souveraineté, faisant régner autour de lui une étiquette sévère , ayant parmi ses familiers des savants et des lettrés, comme Monge, Berthollet, Arnault, — l’auteur de la Vénitienne, — comblant de faveurs les Universités, appelant à lui et protégeant les savants, les artistes et les poètes dans les mêmes lieux où 1 intelligence humaine avait été l’objet d’un si radieux essor, justifie, — au moins sur ce point, — les louanges de son panégyriste.
La réputation de Larrey à l’armée du Rhin et à l’armée de
1 Lettre de Bonaparte à Oriani , 7 prairial (24 mai 1797).
2 Arnault, Vie politique et militaire de Napoléon. Paris, 1822. — Cet auteur était alors attaché au quartier général de Bonaparte. Il fut chargé par lui d’organiser le gouvernement des îles Ioniennes (1797).