‹ Napoléon et LarreyChapitre 73 sur 319 · UNE SÉANCE ORAGEUSE A L’INSTITUT · texte numérisé non relu

UNE SÉANCE ORAGEUSE A L’INSTITUT

tude, et rien ne faisait prévoir la pénible scène qui allait éclater. Le secrétaire perpétuel lut d’abord une étude sur les ruines de Dendérah et une communication de Descotil sur les productions agricoles et industrielles de la haute Egypte. Costaz fit élire une commission chargée de recueillir dans toute l’Égypte des renseignements géographiques , archéologiques, commerciaux et industriels. Nouet lut des observations astronomiques, et Le Père un rapport sur les opérations de nivellement de l’ancien canal des Deux- Mers. Enfin on nomma Bourrienne dans la section de l’économie politique.

C’est à ce moment qu’éclata l’incident. Celui-ci a toujours été mal connu et dénaturé. Notons en effet que le compte rendu en fut soigneusement retranché des procèsverbaux publiés par la Décade, dont Des Genettes était directeur, et que, les minutes et les papiers de l’Institut ayant été égarés, il ne subsistait plus aucun élément officiel d’information. Mais nous avons aujourd’hui, outre le récit de Des Genettes publié après l’Empire, le témoignage d’Étienne Geoffroy-Saint -Hilaire, qui était présent, et les notes de Larrey, qui nous permettent de rétablir exactement les faits.

Voici ce qui se passa.

Bonaparte, toujours inquiet des ravages qu’avait faits la peste dans l’armée de Syrie, proposa de nommer une commission qui recueillerait tous les faits concernant cette maladie, observés dans le cours de la campagne. Il ne dissimula pas qu’il désirait que la commission déclarât officiellement que la peste n’était pas transmissible. Démarquons que, sur cette question spéciale, les avis étaient partagés dans le monde scientifique, et que, théoriquement, la proposition pouvait se soutenir, beaucoup de médecins autorisés proclamant à cette époque la doctrine de Yinfection des maladies et n'admettant pas leur propagation par voie de contagion. Mais la question doctrinale était la moindre des préoccupations du général en chef. Ce qu’il voulait avant tout, c’était préserver son armée de tout découragement, et il pensait que la fiction

EXPÉDITION D’EGYPTE

de la non-contagion qui avait été établie au début de 1 épidémie était indispensable pour obtenir ce résultat. G est en vertu de cette convention, on se le rappelle, que le mot peste avait été rayé, par ordre, du vocabulaire des médecins et chirurgiens militaires, et que Les Genettes s’était, — fictivement ou réellement, — mais, en tous cas, publiquement inoculé le virus.

La commission que réclamait Bonaparte fut nommée séance tenante; on désigna pour la composer Larrey, Étienne Geoffroy- Saint- Hilaire et Des Genettes. 11 se passa alors un incident inattendu. A peine son nom eut-il été proclamé, que le médecin en chef de l’armée demanda la parole. Sans doute, il avait enfin reconnu les graves inconvénients qu’il y avait à abuser les troupes sur la contagion des pestiférés , car il combattit vivement la proposition de Bonaparte. Celui-ci, étonné de trouver un contradicteur aussi décidé dans l’homme qui avait été l’inspirateur des mesures sanitaires adoptées en Syrie, et qui, en se prenant lui- même comme sujet d’experience, avait voulu démontrer hautement l’erreur des contagionnistes, insista et, devant la îésistance de son interlocuteur, finit par s’irriter.

« Voilà comment vous êtes, vous tous, s’écrie-t-il, avec vos principes d’école, médecins, chirurgiens ou pharmaciens! Plutôt que d’en sacrifier un, vous feriez périr toute une armée et toute la société. »

On dit même qu’il alla plus loin et qu il traita la chimie de cuisine de la médecine, et la médecine de science des assassins1.

Une semblable boutade n’était ni neuve ni spirituelle; elle était conforme aux habitudes de langage de Bonaparte, et ses médecins entendirent plus tard bien des saillies de ce genre. Mais, quoiqu’elle fût brutale, elle ne justifiait pas l’emportement auquel se laissa aller Des Genettes dans sa réponse. Corvisart, qui fut un autre personnage que le

1 Thibaudeau, Histoire de Napoléon Bonaparte : Guerre d’Égypte, t. II. p. 347.

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