EMPORTEMENT DE DES GE.NETTES
médecin de l’armée d’Orient, chef d’école, créateur de la clinique et le plus grand praticien de son temps, eut souvent à supporter du premier Consul ou de l’Empereur des propos aussi désagréables pour l’oreille d’un médecin. Il les laissait passer sans sourciller, ou il les réfutait avec esprit, mais sans jamais sortir des limites que lui assignaient la dignité de son caractère et la distinction de son éducation.
« Donnez- moi votre avis, Corvisart, lui disait un jour le premier Consul : lequel des deux est préférable , qu’il y ait des médecins ou qu’il n’y en ait pas?
— Ma foi, mon général, répondit -il avec une souriante et sceptique bonhomie, si vous voulez mon sentiment, je vous dirai qu’il serait préférable qu’il n’y en eût pas '. »
Il n’est pas de médecin qui, dans sa vie, n’ait subi quelques plaisanteries de ce genre; les plus spirituels sont ceux qui s’en tirent à la façon de Corvisart.
Des Genettes fut moins maître de lui. Que se passa-t-il dans cet esprit ordinairement si avisé, si ambitieux, si soucieux de son avenir? Eut-il la pensée qu’après l’expédition de Syrie l’étoile de Bonaparte allait pâlir? ou estima- t-il que la popularité qu’il s’était acquise dans l’armée par son dévouement pendant cette campagne le plaçait au-dessus des atteintes du général en chef? ou se laissa-t-il aller à un mouvement inconsidéré de colère? Il est plus que probable qu’il obéit à un mouvement de sa vanité blessée et à une impulsion de sa dignité professionnelle qu’il crut froissée, et qu’il considéra comme une offense personnelle un trait renouvelé de Molière et adressé à la corporation. Hors de lui, il se précipita à la tribune, et, au lieu de protester avec le calme et la dignité qui auraient convenu, il se plaça aussitôt sur le terrain des personnalités et déclara que l’art des conquérants n’avait rien à envier à celui des médecins. C’était répondre du tac au tac; mais la réponse n’était ni
1 Duchesse d’Àbrantès, t. III, p. 159.
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
plus fine, ni plus spirituelle, ni plus neuve que l’attaque. Elle était cependant inoffensive, quoique depuis on en ait fait grand bruit.
Mais, emporté par la colère, il ne s’en tint pas là, et c’est pour moi le côté réellement délicat de cette affaire. Malgré les efforts que faisait Monge, qui avait pris la présidence, pour le modérer, et les objurgations de Geoffroy- Saint- Hilaire assis à ses côtés, il alla plus loin et commit une indiscrétion grave, qui était en même temps une offense pour le chef de l’armée et du gouvernement et qui serait aujourd’hui sévèrement jugée et rigoureusement réprimée. Il fit allusion à son entretien avec Bonaparte au sujet des pestiférés abandonnés à Jaffa, et laissa entrevoir qu’il s’était refusé à commettre un acte criminel pour lequel il avait été sollicité. Vainement Monge tenta de l’arrêter par des rappels à l’ordre; vainement Bonaparte manifesta-t-il son irritation; Des Genettes continua et termina son apostrophe en ajoutant que « certains oublis de morale conduisent à d’autres oublis ».
L’assemblée, gênée et houleuse, n’avait pas entendu cette sortie sans inquiétude; elle était pressée de fermer ce débat pénible et réclamait la clôture, lorsque Des Genettes demande à s’expliquer. On croit qu’il va atténuer la vivacité et le sens de ses paroles. Il les aggrave plutôt en les maintenant, mais cette fois son langage n’est pas dépourvu de noblesse et d’éloquence; qu’on en juge :
« Je sais, citoyen, je sais, général, puisque vous avez voulu être autre chose ici que membre de l’Institut, et que vous voulez être le chef partout ; je sais que j’ai été entraîné à dire avec chaleur des choses qui retentiront loin d’ici. Mais je ne rétracte pas un seul mot. Je ne crains aucun ressentiment, et je puis dire ce que Philippe dit à un autre homme comme vous, à Alexandre : Mon existence, à laquelle on a pu voir que je ne tenais pas beaucoup, 11e peut être désormais compromise, sacro venerabili ore spirilus trahitur, et je me réfugie dans la reconnaissance de l’armée1. »
1 Thibaudeau, op. cit.; et Geoffroy -Saint -Hilaire, Ms. 1304, B. N., reproduit