‹ Napoléon et LarreyChapitre 75 sur 319 · CONSÉQUENCE DE L’INCIDENT · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCE DE L’INCIDENT

Telle fut l’orageuse séance qui eut lieu à l’Institut le 11 messidor. La personnalité de Bonaparte lui donna plus tard une extrême importance; il fut de mode, sous la Restauration et depuis dans tous les ouvrages historiques, de célébrer le courage dont avait fait preuve Des Genettes, et personne ne s’est jamais avisé de relever l’étrange indiscrétion professionnelle et l’allusion offensante dont il se rendit publiquement coupable. Avouons aussi qu’il fut un héros à peu de frais. Bonaparte n’avait pas encore le pouvoir suprême; il affectait à l’Institut d’Égypte de se considérer comme un simple membre, et on pouvait sans grand péril lui tenir tête, surtout sur une question scientifique. Il est probable, du reste, que si le médecin en chef de l’armée eût prévu le 18 brumaire et le Consulat, son argumentation eût été plus modérée et plus correcte; nous n’en voulons pour preuve que l’état dans lequel il tomba quand la nouvelle de l’élévation de l’ancien général en chef de l’armée d’Égypte au pouvoir parvint en Orient. C’est encore Larrey qui nous renseigne à ce sujet.

Des Genettes avait annoncé peu de jours auparavant dans la Décade, avec un certain détachement, la capture de Bonaparte par l’escadre anglaise. Il croyait la nouvelle officielle et s’en consolait en pensant qu’il était désormais à l’abri de tout ressentiment, lorsqu’on apprit les événements survenus après le 18 brumaire. Il fut consterné. Larrey nous apprend qu’il se laissa aller à un profond désespoir et qu’il s’enferma dans son appartement, en proie à la nostalgie et sans vouloir recevoir personne b Son adjoint à la Décade , Corancez, fut plus gravement frappé; il succomba, et dans l’armée on crut qu’il mourut de peur à la pensée d’avoir encouru l’inimitié du premier Consul2.

Ceci gâte un peu le courage qu’aurait montré Des Genettes;

par la Revue rétrospective (1er juillet 1892); Martin, Histoire de l’expédition d’Égyjite, t. I, p. 27; Histoire militaire et scientifique de l’expédition française en Égypte. Note de Larrey.

1 Mémoires et campagnes, t. I, p. 13; note manuscrite en marge de l’édition personnelle de Larrey.

2 Op. cit.

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

du reste, il s’effraya mal à propos : Bonaparte savait oublier les torts qu’on avait eus vis-à-vis de lui, et s’il réprima trop cruellement les attentats politiques, il pardonna plus d’une fois les injures qui lui étaient personnelles. La seule vengeance qu’il se permit, et qui se conciliait, du reste, avec l’intérêt de l’armée, fut de maintenir Des Genettes en Orient jusqu’à la fin de la campagne, alors qu’il demandait à rentrer en France. Plus tard, quand il le revit, il le traita comme s’il n’avait rien à lui reprocher, et nous savons que sa fortune fut loin de se ressentir de l’incident de messidor. Cependant il resta dans la mémoire de l’Empereur que Des Genettes était sujet à des intempérances de langage, et dans ses Entretiens de Sainte-Hélène il lui consacra l’épithète de bavard.

Pendant que Larrey s’occupait activement de l’installation de son Ecole de chirurgie indigène, il fut subitement appelé par Bonaparte aux Pyramides . De nouveaux et rapides événements militaires allaient le remettre en campagne.

De Giseb, où il avait établi son quartier général, Bonaparte donnait la chasse à Mourad-bey, dont la présence avait été signalée sur les frontières de la basse Égypte. Se promenant le 27 au soir (15 juillet) avec ses officiers sur la route d’Alexandrie, il vit venir à lui en toute hâte un Arabe porteur de dépêches de Marmont, qui commandait à Alexandrie. Marmont lui mandait qu’une escadre anglaise, commandée par Sidney Smith, et escortant une armée turque, forte de dix-huit mille hommes, avait mouillé à Aboukir, le 23 messidor (11 juillet).

Débarquée sur la presqu’île étroite qui s’avance entre la mer et le lac Madieh et aboutit au fort, cette armée, composée de soldats aguerris et commandée par des officiers anglais, s’était emparée, sans coup férir, du village d’Aboukir, dont

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