KLEBER ET BONAPARTE
tôt fait prisonnier1. Mais Murat est assez sérieusement blessé : la balle a traversé la gorge, de l’angle droit de la mâchoire au côté gauche du cou , et pénétré dans la bouche pour ressortir, en sectionnant une branche nerveuse du facial, à travers les attaches du muscle masséter2.
La bataille est finie; Sidney Smith, l’amiral anglais, est sur le point d’être capturé et n’a que le temps de regagner sa chaloupe. 11 ne reste plus, de 1 armée qu’il a débarquée, ni un homme, ni un drapeau, ni un canon3. Tout a été tué, pris et culbuté. C’est à ce moment qu’arrive Kléber. Au spectacle de cette destruction complète, de la redoute en feu, de la plage couverte de cadavres turcs, de la mer sur laquelle flottent des milliers de morts et de mourants, au milieu des acclamations de l’armée ivre de ce triomphe incomparable , le grand homme de guerre qu’il est exulte d’enthousiasme ; il saisit Bonaparte à bras le corps et l’embrasse en s’écriant : « Général, vous êtes grand comme le monde4. »
Au rapport de Larrey, cette glorieuse journée coûta à l’armée d’Orient cent cinquante tués et sept cent cinquante blessés3.
Parmi les morts étaient deux excellents officiers de cavalerie : l’adjudant général Leturc et le chef de brigade Duvivier; le chef de brigade du génie Crétin, officier et ingénieur du plus grand mérite, et un aide de camp de Bonaparte, Guibert, neveu de cet officier général Guibert qui fut non moins célèbre par son ouvrage sur la Tactique que par la violente et célèbre passion qu’il inspira à Mlle de Lespinasse. Les blessés de marque furent Murat, Lannes, Bertrand, Fugières, quelques chefs de brigade parmi lesquels le colonel, — depuis général, — Blagnac, et Mustapha-pacha, le commandant de l’armée turque. La blessure de Murat était, nous l’avons vu,
1 Larrey, Journal de campagne.
4 Larrey, Relation médicale des voyages et campagnes. Statistique chirurgicale des officiers généraux blessés.
3 Seuls , quelques milliers de soldats turcs, réfugiés dans le fort, échappèrent au désastre. Après quelques jours de siège, ils furent réduits par les habiles dispositions de Davout à implorer la clémence du vainqueur et à se rendre à sa discrétion (15 thermidor).
4 Larrey, Mémoires et campagnes , note manuscrite.
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
assez sérieuse et fut longue à se cicatriser; il n’était pas encore guéri au moment où Bonaparte le ramena en France avec lui. Lannes avait été atteint d’un coup de feu à la jambe. Le projectile avait traversé les tissus sans lésion des os ou de vaisseaux, et la blessure paraissait légère et devait évoluer facilement vers la guérison, quand il fut pris d’un accès de tétanos. Larrey parvint à le sauver. Blagnac avait eu le poumon traversé par une balle. Larrey débrida les ouvertures et procéda à l’extraction des corps étrangers. Il se déclara un épanchement purulent pour lequel il pratiqua l’empyème. Les hommes de guerre de ce temps avaient l’àme chevillée dans le corps, et cette complication n’empêcha pas le blessé de se rétablir complètement. Bertrand, chef de brigade du génie, le futur aide de camp de l’Empereur, avait reçu obliquement une balle à la tête, qui heureusement s’amortit sur le crâne et le contourna sous les téguments. Ici Larrey, qui était très lié avec ce jeune officier, nous raconte « qu’en rendant compte au général en chef de la situation des principaux blessés, il fit le plus grand éloge des qualités supérieures de Bertrand. Bonaparte en prit note sur son carnet, et peu de temps après l’appela auprès de lui en qualité d’aide de camp. » Ce fut le point de départ de la fortune et du dévouement du futur compagnon de captivité de Napoléon à Sainte- Hélène.
Fugières était le plus grièvement atteint. Un boulet lui avait enlevé l’avant-bras et profondément dilacéré le bras. Il fallut lui désarticuler l’épaule. Cette opération, toujours très grave, était à cette époque exceptionnellement périlleuse, et on le crut perdu. Larrey le sauva.
J’ai retracé, dans l’introduction de cet ouvrage, la scène dramatique qui eut lieu entre Fugières et Bonaparte. Quand le général en chef arriva à l’ambulance, il trouva Larrey se disposant à l’opérer. Il s’approcha du blessé et lui adressa des félicitations sur sa bravoure et quelques paroles d’encouragement. « Vous êtes, lui dit-il, un des héros de cette victoire, et votre nom sera inscrit au temple de Mémoire. D’ailleurs, vous êtes dans des mains habiles, conservez votre courage.