L’AMBULANCE DE LARREY A ABOUKIR
« — Général, répondit Fugières, recevez, avec mes adieux, mon sabre. C’est une arme précieuse. Hélas! un jour peutêtre vous voudrez être à ma place l. » Et se soulevant à demi, il lui tendit son sabre, — un magnifique damas, — et le pria de l’accepter comme l’ultime souvenir d’un mourant. Bonaparte prit l’arme : <r Je l’accepte, dit-il , mais c’est pour le donner à celui qui va vous sauver la vie. » Et se tournant vers Larrey, il le lui remit, et prescrivit à Berthier de faire graver sur la lame, avec son nom, celui du chirurgien et la date de la bataille d’Aboukir.
Mustapha, le pacha turc, avait reçu, non, comme on l’a écrit, un coup de sabre de Murat, mais un coup de feu d’un de ses soldats qui l’avait blessé à la main droite et lui avait enlevé l’indicateur2. Son premier chirurgien ne fut pas Larrey, ce fut Bonaparte, auquel on amena immédiatement ce prisonnier exceptionnel. Le général l’accueillit avec bienveillance, lui fit donner quelques cordiaux et voulut luimême bander sa plaie avec un mouchoir de fine mousseline. 11 l’envoya ensuite à l’ambulance du chirurgien en chef. Cette petite blessure se cicatrisa facilement3.
Le fonctionnement des ambulances s’opéra avec une rare précision et une étonnante rapidité; les blessés, relevés du champ de bataille dès qu’ils avaient été atteints, étaient immédiatement amenés aux ambulances et pansés. « Pas un, dit Larrey, ne resta plus d’un quart d’heure sans être opéré. » Après avoir été soignés, ils étaient transportés à Alexandrie sur les embarcations dont j’ai parlé, et qui se tenaient hors de la vue et de la portée de l’escadre anglaise. Larrey accompagna lui-même Fugières à Alexandrie. 11 présida à la répartition des blessés dans les hôpitaux du Caire, et dirigea leur traitement pendant plus de quinze jours.
1 Larrey, Campagnes et Mémoires, note manuscrite, p. 8.
Ces paroles vraiment prophétiques de Fugières, que Bonaparte inséra lui-même dans l’ordre du jour qu’il adressa à l’armée au lendemain d'Aboukir, ont été retranchées du texte de la correspondance officielle de Napoléon.
2 Larrey, Corresp. offic. Rapport aux inspecteurs généraux du Service de santé, page 142. Ms. 5873. Arch. Nat. N. Acq.
3 Larrey, note inédite.
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
Bonaparte, après avoir renvoyé les troupes dans leurs cantonnements, était rentré au Caire le 23 thermidor (10 août). Sur son ordre, Larrey vint l’y rejoindre. Le général en chef donnait une grande fête aux officiers généraux, aux chefs de brigade de son armée et aux fonctionnaires civils pour célébrer la victoire d’Aboukir, et il avait des raisons particulières pour désirer que son chirurgien en chef fût présent.
Au moment de l’échange des prisonniers qui suivit la bataille d’Aboukir, il avait en effet reçu des journaux par l’intermédiaire de Sydney Smith. Les nouvelles dont il prit connaissance : la défaite de Schérer en Italie, celle de Jourdan dans la Forêt-Noire, la désastreuse situation politique du Directoire, lui firent prendre la résolution de rentrer en France. Le commandant de l’escadre anglaise avait, à l’avance, escompté la résolution que prendrait Bonaparte. En portant intentionnellement ces graves événements à sa connaissance, il ne doutait pas qu’il ne se décidât à abandonner l’Égypte. Il trouvait à cette combinaison l’avantage d’enlever son chef à l’armée d’Orient et l’espoir de le capturer en route. Ce fut seulement la première partie de son programme qui s’accomplit. Déjà étaient dans le secret l’amiral Ganteaume, qui avait reçu l’ordre de préparer le départ, Bourrienne, le confident habituel , Berthier, Denon , Monge et probablement Desaix. Tous le gardèrent fidèlement. Le général en chef tenait aussi à emmener Larrey, et c’est dans le but de l’inviter à l’accompagner qu’il le mandait auprès de lui. Celui-ci arriva au Caire le 27 thermidor (14 août); il vit Bonaparte, qui ne lui parla que de l’état des blessés et de l’excellente organisation du service de santé qu’il avait établi à Aboukir et dont il avait été le témoin. Mais il le prévint qu’il l’invitait à dîner pour le 30, avec les chefs les plus élevés de son armée et de son administration.