‹ Napoléon et LarreyChapitre 80 sur 319 · DUEL DE JUNOT ET DE LANUSSE · texte numérisé non relu

DUEL DE JUNOT ET DE LANUSSE

Larrey reprit alors son service, disposa son grand hôpital de la ferme d’Ibrahim-bey de façon à ce qu’il pût recevoir les blessés évacués d’Aboukir, et rouvrit son école de chirurgie, dont les cours avaient été interrompus depuis la campagne de Syrie. C’est sur ces entrefaites qu’eut lieu entre Junot et Lanusse le duel auquel fait allusion, dans ses Mémoires, la duchesse d’Abrantès, et rapporté au long dans les notes de Larrey. Ces deux officiers, qui se détestaient profondément, eurent une altercation, a la suite de laquelle ils se provoquèrent. C était la nuit, mais ils n’etaient pas hommes à attendre le jour pour vider une querelle. Ils descendirent sur les berges du Nil, accompagnés de soldats qui les éclairaient avec des flambeaux. Murat et Bessières, qui étaient présents, leur servirent de témoins, et Larrey les assista en qualité de chirurgien. Ils se battirent au sabre et tous deux furent assez sérieusement atteints.

Ils furent pansés par Larrey, qui reçut en remerciement de chacun des deux adversaires un de ces beaux damas auxquels les généraux de l’armée d’Égypte attachaient tant de prix et qu ils s’offraient entre eux comme un inestimable présent.

Le 30 thermidor (17 août), Bonaparte donna chez lui la fête à laquelle il avait convié Larrey. Dans le cours du repas, il annonça qu’il allait partir pour procéder à une inspection des côtes maritimes depuis le lac Burlos jusqu’à Alexandrie. Après le dîner, ayant pris à part le chirurgien de l’armée, il lui dit qu’il comptait l’emmener dans ce voyage.

« Soyez prêt cette nuit, dit -il, à quatre heures. » Larrey soupçonnait bien le but réel de la tournée d’inspection annoncée par Bonaparte. Il était très fin, nous le savons, et de vagues rumeurs commençaient à circuler dans l’entourage du général en chef, depuis les communications faites par 1 amiral anglais. Comme tous les généraux, il désirait rentrer en France, et l’occasion qui se présentait à lui était unique. Sa réponse fut d’un caractère antique : « Je puis être prêt dans deux heures, dit-il, s’il le fallait, général; mais si ma présence ne vous est pas indispensable, il serait peut-être

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

plus important que je restasse auprès de mes nombreux blessés.

Bonaparte, surpris, réfléchit quelques instants, puis lui tendant la main : - Vous avez raison, mon cher Larrey, vous

resterez. »

Il n’était peut-être pas en ce moment dans 1 armée d Orient un autre homme qui eût décliné 1 invitation que venait d’adresser le général Bonaparte à Larrey. Tout le 'monde était en effet las de l’Égypte, et surtout de l’absence des communications avec la France. L’éloignement de leurs familles, la privation de nouvelles les concernant, et cet'e sorte de séquestration sur une terre lointaine, pesaient aux plus braves et aux plus résolus. Larrey était, nous l’avons vu, dans une situation d’esprit analogue à celle de ses camarades; mais la trempe de son caractère était supérieure, et il sut, dans cette circonstance, imposer silence à ses sentiments et subordonner ses intérêts à ses devoirs de chirurgien en chef de l’armée.

Son abnégation cependant fut nuisible à sa carrière, et il ne peut s’empêcher de le faire remarquer'. Elle prolongea de deux ans son séjour en Égypte, où il connut, après l’enivrement des victoires, l’humiliation des défaites et les tristesses des capitulations. Au lieu de faire, aux côtés de Bonaparte, la glorieuse campagne d’Italie et d’aller à Marengo, il assista au gouvernement de l’incapable Menou, à l’abaissement de l’armée française et à la capitulation d’Alexandrie. Il regretta surtout le titre de chirurgien du premier Consul qui lui aurait été décerné, s’il se fût trouvé à Paris au 18 brumaire, et auquel il tenait à cause du crédit attaché à ces fonctions, crédit qu’il aurait utilisé en faveur de 1 organisation de la chirurgie militaire.

La soirée se prolongea jusqu’à l’heure du départ de Bonaparte. Celui-ci, recevant avec un sang-froid extrême les compli-

I Mémoires et campagnes , note manuscrite, t. II, p 2.

II dit : « Je partageai d’autant plus vivement ce regret que j’avais refusé en quelque sorte de le suivre ; mais je me devais à l’armée et aux nombreux blessés que j’avais dans les hôpitaux, et le général Bonaparte lui-même se félicita plus tard de m’avoir laissé auprès de son armée. Je ferai connaître la lettre qu il m’écrivit à ce sujet. »

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