LE POÈTE PARS EV AL- GRAND MAI S ON
main, 6 fructidor (23 août), que, la brise s’étant levée, la petite escadre put mettre à la voile. Le moment avait été habilement choisi par Ganteaume. La flotte anglaise avait interrompu le blocus pour aller faire de l’eau à Chypre, et la mer était libre.
Au moment même où on appareillait, une embarcation sortit du port et se dirigea à force de rames vers le Mairon. On se demandait, à bord des frégates, quelle nouvelle importante elle apportait. Elle accosta le navire et on en vit aussitôt s’élancer sur le pont Parseval-Grandmaison. Le poète avait appris, on ne sait comment, le départ de Bonaparte pour la France; il avait aussitôt quitté le Caire, voyagé nuit et jour avec une extraordinaire rapidité et, arrivé à Alexandrie, s’était jeté dans une embarcation et venait supplier Bonaparte de l’emmener avec lui.
Celui-ci avait peu de goût pour le barde, qui, enrôlé dans l’armée d’Orient pour être le chantre officiel de ses exploits, avait employé son temps à faire des traductions du Tasse et à composer des poèmes épiques1. 11 entra dans un accès de violente colère et voulait le faire débarquer et le traiter en déserteur. Monge prit sa défense, représenta qu’il était atteint d’une nostalgie mortelle et invoqua son talent de poète ; il vanta son œuvre sur Philippe -Auguste, dont il avait déjà composé douze mille vers.
A ce mot, Bonaparte l’arrête : « Bah! douze mille vers! il faudra donc douze mille hommes pour en faire la lecture. » Tout le monde éclate de rire. Le général, heureux de sa saillie, est désarmé, et Parseval obtient l’autorisation de rester à bord.
1 Voir la note p. 77.